Les règles du « Je » — Le cinquième As

Clyde avait perdu beaucoup de sang. Il regardait Sakura qui fuyait en courant. Lisa avait l’intention de la poursuivre, mais Clyde la dissuada.

— Elle a fait ce qu’il fallait faire, dit-il péniblement. Je ne savais pas laquelle de vous allait le faire.

Clarita, les yeux plein de larmes, s’était précipité auprès de Clyde avec quelques morceaux de tissus afin de faire un pansement. Lisa de son côté improvisait un brancard afin de le transporter jusqu’au bateau.

— Je vais te conduire au temple. Jehm et Stella vont pouvoir te soigner, dit-elle avec précipitation. Quant à elle, je reviendrais pour m’occuper d’elle.

— Laisse-là ! Soupira Clyde. Elle ne m’a pas blessé, elle me permet enfin d’être délivré. Il n’y avait aucun autre moyen pour moi de partir d’ici. Elle me permet enfin de m’évader d’ici.

Clarita aida Lisa à tirer le brancard et le mettre sur le bateau. Au loin, les yeux plein de larmes, Sakura s’en voulait de ce qu’elle avait fait. Elle avait agi sur le coup de l’impulsivité. Elle avait envie de courir vers lui, de lui demander pardon, mais elle n’osait pas. Elle avait peur des représailles des deux autres femmes qui l’accompagnait.

Une fois installé sur le bateau, Clyde se tourna vers Clarita.

— Va voir Sakura et explique-lui qu’elle a fait ce qu’il fallait faire.

Il tira une carte de sa poche et lui donna.

— Donne-lui ça de ma part. Dis-lui que c’est la dernière règle, la plus importante, car c’est l’enseignement du cinquième as.

Clarita hocha la tête, essuya ses larmes et descendit du bateau. D’un geste expert, Lisa manœuvra et rapidement le navire prit le large.

Au loin, Astaroth se remettait de ses blessures. Gabriel était à côté de lui et regardait vers l’horizon.

— La tempête s’est calmée, dit-il. Je pense que nous pouvons y aller.

Astaroth ne dit pas un mot et se leva. Tous les deux déplièrent leurs ailes et prirent leurs envols. Au bout de quelques minutes, ils aperçurent au loin un bateau et décidèrent de le suivre.

De son côté, confortablement installée, Bonnie referma le journal de Clyde qu’elle avait lu dans ses moindres détails. Nilüfer était en train de s’occuper des fleurs de son jardin. Elle quitta le fauteuil où elle s’était installée pour lire et se dirigea vers son hôtesse.

— Je comprends mieux maintenant. Clyde peut prouver que Satan et l’Architecte n’existent pas et qu’ils sont morts depuis longtemps. Je peux comprendre pourquoi les pouvoirs en place ne veulent pas qu’il s’échappe. Si la vérité était révélée, cela causerait le chaos.

— Il pourrait prendre le pouvoir. Mais cela impliquerait de lourdes responsabilités, répondit Nilüfer. Il en a conscience., c’est pour cela que ça ne l’intéresse pas. Il tient trop à sa liberté.

Bonnie répondit d’un signe de la tête, puis aida son hôtesse dans ses tâches de jardinage. Il se passa plusieurs heures avant qu’un évènement attire leurs attentions. C’était l’arrivée d’une femme tirant un brancard de fortune. Et sur celui-ci, gisait le corps d’un homme. C’était celui de Clyde. Nilüfer et Bonnie se précipitèrent vers elle. Mais elles furent surprises par l’irruption de Gabriel et Astaroth qui les avait suivis.

— Laissez-le ! Déclara Lisa. Il est en train de mourir. Vous pouvez lui accorder cette dignité.

L’archange et le démon observèrent le corps agonisant de Clyde. Son bandage était couvert de sang et celui-ci respirait faiblement.

— Pouvez-vous le soigner ? Demanda Gabriel.

— Il a perdu beaucoup de sang, répondit Lisa. Je ne sais pas si, on peut encore faire quelque chose.

L’archange salua la femme qui venait de lui répondre. Il venait de comprendre que l’on ne pouvait plus rien pour lui. Il salua les femmes qui l’observait et se tourna vers le général des enfers.

— Viens ! Notre mission est terminée.

L’archange et le démon lancèrent un dernier regard en direction de Clyde, puis étirèrent leurs ailes avant de s’envoler.

Une fois partis, Bonnie se précipita vers Clyde et lui prit la main. Celui-ci ouvrit les yeux péniblement.

— Je t’avais bien dit que l’on se reverrait et que plus rien ne serait comme avant, dit-il faiblement.

— Chut ! Répondit-elle. On va t’emmener au temple. Jehm et Stella vont te soigner. Nous reparlerons de tout cela après.

Bonnie aida Lisa à tirer le brancard, Nilüfer les suivait sans dire un mot. Quelques minutes plus tard, elles se trouvèrent dans l’enclos du temple. Jehm, Stella et Diablesse se précipitèrent vers le corps de Clyde. Rapidement, Jehm prit le brancard avec Stella et rentrèrent dans le temple. Trente minutes plus tard, ils en ressortirent la mine triste.

— C’est fini, annonça Stella. Il vient de nous quitter.

Diablesse s’avança vers Bonnie et la prit dans ses bras. Lisa, restait en retrait auprès de Nilüfer. Jehm laissa Stella dehors, puis retourna chercher le corps qu’ils enterrèrent. Ce fut une courte cérémonie. Chacun prirent la parole afin d’honorer sa mémoire. Puis, après cela, se séparèrent. Bonnie salua Diablesse ainsi que Jehm et Stella avant de repartir avec Nilüfer et Lisa.

Une fois que tout le monde furent partis, Jehm, Stella et Diablesse retournèrent dans le temple. Dans la pénombre du dédale, un homme les attendait.

— Tout s’est bien passé ? Demanda t-il.

Diablesse s’avança vers lui.

— Je ne leur ai pas dit que je t’avais déjà vu mourir une fois. Pour tout le monde, tu es mort. Comment devons-nous t’appeler maintenant ?

L’homme avança das la lumière. Tous les trois reconnurent le visage de celui qui s’était fait appeler Clyde.

— Oui, comment devons-nous t’appeler maintenant ? Redemanda Stella.

— Je l’ignore encore. Mais une chose est sûre. C’est que vous n’aurez pas à m’appeler. Je vais quitter ces lieux. Il y a d’autres endroits dans ce monde que je voudrais explorer. Ces lieux, je ne les connais que trop bien. Sortir de cette zone de confort ne peut me faire que le plus grand bien.

Jehm donna une tape sur l’épaule de l’homme avant de se mettre à rire.

— Tu aurais pu leur dire que nul ne peut mourir en ces lieux. Cela leur aurait causé moins de peine. En tout cas, je te souhaite un bon voyage mon ami.

L’homme se mit à sourire et regarda Jehm le regard plein de lumière.

— J’aurais pu, mais il est préférable qu’il en soit ainsi.

Alors que l’homme commençait à se diriger vers le temple, Diablesse une dernière question.

— Attends! J’ai un truc a te demander.

— Vas-y ! Répondit-il.

— Tu nous a donné des cartes à chacun. Mais toi, quelle carte as-tu ?

L’homme s’arrêta et tira une carte de sa poche. Elle ne ressemblait à aucune autre. C’était un as, où il n’y avait ni cœur, ni pique, ni trèfle ou carreau, mais un trident.

— C’est le cinquième as, déclara t-il calmement. Cette carte apparaît quand le « Je » est enfin complet.

Il marqua un temps d’arrêt.

— Nous nous reverrons, Diablesse. Soit en certaine !

Il disparut dans la pénombre. Lentement, il se dirigea vers la plage. Il marqua un temps d’arrêt vers la maison de Nilüfer. Il aperçut la silhouette de Bonnie, il avait envie de lui dire au revoir une dernière fois et lui dire tout ce qu’il n’avait pas osé lui dire. Mais, il continua son chemin jusqu’au bateau conduit par Charron l’attendait.

— Où dois-je t’emmener ? Demanda Charron.

— Loin de là… Déclara l’homme. Très loin, vers de nouvelles contrées que je pourrais explorer.

Au loin, Sakura regardait la carte que Clyde lui avait donné. C’était le cinquième as, orné de son trident. Elle le jeta à la mer avant de relire une dernière fois la règle qui était inscrite au dos.

« Règle n°17 : Pour sortir de sa zone de confort, peu importe tes actes passés. Seuls comptent ceux que tu désires faire désormais»

©Stéphane Lvq – 14/02/2021

Les règles du « Je » — La chute de Clyde

Bonnie se mit à réagir à la dernière parole de Jehm.

— Comment peut-il prendre le contrôle ? Il est seul, face à deux armées. S’il pense compter sur nous, il se trompe. Je n’irai pas au combat pour lui. D’ailleurs, tout cela, tout ce charabia avec ces cartes, je n’y comprends rien. Je désire partir.

Jehm regarda Bonnie et accepta d’un signe de tête.

— Si cela est votre volonté, alors soit ! Vous êtes libre de partir. Stella va vous accompagner.

Bonnie se leva et commença à se diriger vers la porte. Elle tourna la tête en direction de Diablesse qui était encore assise.

— On y va ? Demanda Bonnie.

Mais Diablesse ne semblait pas être du même avis.

— Je reste, annonça t-elle. Cette histoire m’a amené ici, alors je veux saisir cette chance. Tu sais Bonnie, je dois t’avouer quelque chose. J’ai assisté à sa transformation. J’ai vu Esteban se transformer peu à peu en Clyde.

— C’est maintenant que tu me le dis ? S’écria Bonnie. Décidément, j’ai raison de partir.

Stella ouvrit la porte et elle accompagna Bonnie. Elle la laissa à l’entrée du temple, puis referma la porte sans dire un seul mot. Bonnie se retrouvait seule désormais. Diablesse était restée à l’intérieur et elle n’avait qu’une envie, retrouver la paix, le calme. Tant pis pour ceux qui étaient à sa recherche. Ils pouvaient la capturer, elle n’en avait plus rien à faire. Clyde était décidément une personne bien trop compliquée pour elle. D’un pas décidé, elle se dirigea vers la maison de Nilüfer.

De son côté, Diablesse continuait d’écouter Jehm. Stella les avait rejoints et leurs explications lui permettait de comprendre un peu mieux le fin mot de l’histoire.

— Nos cartes, les arcanes du Tarot, c’est son apprentissage intérieur. Il a voyagé à travers chacune d’elles afin qu’il puisse découvrir qui il était réellement. À l’époque, c’était un homme blessé et cela lui a permis de guérir. Vos cartes, représentent ses actions. Dans le Tarot, on les appelle également arcanes mineures. Le cœur, c’est également la coupe. Elle représente nos liens sociaux. S’il vous a donné cette carte, c’est parce que vous êtes une amie qu’il estime beaucoup. Pour ce qui est du pique, c’est aussi l’épée. Le pique représente nos actions qu’elles soient physiques ou verbales. Visiblement, Bonnie n’a pas compris le message de Clyde, peut-être l’a t-il mal exprimé ou n’a pas osé lui dire. Le trèfle, c’est le bâton et symbolise le travail. Celle qui a reçu cette carte est une personne que Clyde admire pour son travail. Et le carreau, c’est le denier. C’est le symbole de la richesse qu’elle soit extérieure ou intérieure. En mettant les dames en jeu, Clyde a travaillé sur son principal point faible : La femme. Il fut blessé par amour et sait que c’est par celui-ci qu’il peut guérir. Il a su trouver l’amour intérieur. Il ne cherchait que la personne avec qui le partager.

Lorsque Jehm eut fini de parler. Diablesse hocha la tête et raconta sa rencontre avec Esteban. Celui-ci était enfermé. Elle l’avait aidé à s’échapper. Il y avait un truc chez cet homme qu’elle avait apprécié dès le premier regard.

— Dans le regard de l’autre, coupa Stella. Il y a une partie de soi-même. Cela s’appelle l’altérité. Et dans chaque dame qu’il avait choisi, il l’avait bien saisi. Il ne vous avait pas choisi pour rien. S’il vous a donné cette carte précisément, c’est qu’il savait qu’il pouvait avoir confiance en vous. La dame de cœur, c’est celle en qui on peut avoir confiance. 

— Et le joker ? Demanda Diablesse. Cette carte à bien une signification. Elle peut remplacer n’importe qu’elle autre carte.

— Effectivement, ajouta Jehm. Le joker, c’est le fou ou le mat. Elle représente un être libre ou qui vit dans l’illusion de la liberté. S’il a donné cette carte à une personne, c’est qu’il appréciait sa liberté.

Stella s’approcha de Diablesse et lui adressa un sourire.

— Vous avez fait le choix de rester. Alors, nous allons vous révéler nos secrets. Ce sont les mêmes que nous avons révélés à votre ami.

Bonnie s’approchait de la maison de Nilüfer. L’hôtesse était étonnée de voir Bonnie revenir seule. Elle lui expliqua ce qu’il s’était passé, Diablesse qui avait choisi de rester. Les deux femmes prirent le temps de discuter.

— Vous savez. J’ai vécu une grande histoire avec lui. Si cet homme peut être doué pour la communication, il a du mal à exprimer ses sentiments. Il peut sembler froid au premier abord, mais c’est en fait un homme généreux et aimant ,mais il faut sans cesse le forcer à parler.

— Pourquoi ? Demanda Bonnie. Pourquoi n’ose t-il dire les choses ? C’est tellement plus simple !

— Sa dernière peur. Sa plus grande en vérité. Celle de se sentir ridicule, de se sentir rejeté. Il m’a raconté ce qu’il avait vécu. Son journal ne représente qu’une infime partie. Je lui ai dit de le publier, mais il m’a toujours répondu la même chose. Il ne veut pas publier de la souffrance ou de la rancœur. Il veut publier de l’amour, de la joie et de la sagesse. C’est pour cela qu’il ne l’a jamais publié et qu’il ne le publiera jamais. Cela ne ferait qu’effondrer ce monde.

— Mais ce monde, Jehm a dit qu’il voulait en prendre le contrôle ?

Nilüfer se mit à rire à gorge déployée.

— S’il avait vraiment l’intention de le faire, il l’aurait fait depuis longtemps. Il en a les capacités, mais le pouvoir, l’argent, tout cela ne l’a jamais intéressé. Il a craqué la matrice quand nous étions ensemble. Quand une situation se présente, il sait reconnaître rapidement les éléments en action mais également les causes et les conséquences et sait donc intervenir rapidement. C’est de la qu’il tient sa vivacité d’esprit. Parfois, je dois l’avouer, on a l’impression qu’il a toujours un coup d’avance sur les autres. Il analyse et comprend vite, c’est son parcours qui lui a permis cela. Mais, il n’en parle jamais. Avec les femmes, il fait également cela. C’est pour cela qu’il n’ose pas dire les choses. Et ses capacités sensitives ne l’aident pas à cela !

— Ses capacités sensitives ? Demanda subitement Bonnie. Que voulez-vous dire par là ?

— Cela, il n’en a jamais parlé à Jehm et Stella. Clyde a un véritable don pour cela. Il sait ressentir les choses, les évènements, mais également les personnes. Il sait lire en nous comme dans un livre ouvert. Un seul regard suffit pour lui, mais cette force est également sa principale faiblesse, car il ressent les émotions de la personne qu’il a en face de lui. Et ses sens sont très affinés ! C’est pour cela que parfois, il peut sembler distant.

Bonnie écoutait attentivement ce que Nilüfer lui racontait. Ce récit lui décrivait l’inimité d’un homme qu’elle ne connaissait que superficiellement.

Au loin, le bateau arrivait sur l’île de Clarita. La tempête s’était calmée. Sakura avait encore le teint livide mais commençait à reprendre des couleurs. Lisa, toujours aussi sûre d’elle finissait de terminer sa manœuvre. Les deux femmes descendirent du navire et se mirent à marcher sur la plage.

Clarita était sur le pas de sa porte, Clyde était là, souriant afin d’accueillir les deux femmes. Il prit Lisa dans ses bras et se dirigea vers Sakura qui restait en retrait.

Leurs regards se croisèrent. Clyde continuait de sourire. Le visage de Sakura se décrispa et elle tendit son bras afin de l’enlacer. Le torse de Clyde se colla à celui de sa dame de trèfle, quand soudainement. Clarita et Lisa furent témoins de la scène. Clyde reculait, ses deux mains touchant son ventre ensanglanté. Sakura lâcha le couteau qu’elle avait caché et se mit à reculer. Clyde tomba les deux genoux au sol tout en continuant de sourire.

— Je te remercie. Je n’en attendais pas moins de ta part…

©Stéphane Lvq – 13 février 2021

Les règles du « Je » – L’œil d’Esteban

Devant la porte d’entrée du temple, Jehm marqua un temps d’arrêt et regarda les deux femmes.

— Je dois vous prévenir qu’on ne passe pas cette porte impunément. Vous aurez l’obligation de garder le secret de ce que vous aurez entendu ou vu. Êtes-vous prêtes ?

Stella fixant également Bonnie et Diablesse, ajouta une phrase qui fit frisonner la paire de dame.

— Il a également passé cette porte. A l’époque, il était Esteban, cette porte a provoqué sa transformation. S’il vous a fait venir ici, c’est n’est pas anodin. C’est qu’il vous estime beaucoup. Comprenez qu’en passant cette porte, il n’y a pas de retour possible. Alors ? Vous sentez-vous prêtes à franchir le seuil ?

Bonnie et Diablesse échangèrent un regard complice. Les deux femmes ne se connaissaient que depuis quelques jours et déjà un lien étrange s’était tissé. Bonnie avait confiance en Diablesse et inversement. Franchir le seuil, elles étaient prêtes toutes les deux, mais elles ne voulaient pas le faire l’une sans l’autre. Elles avaient suivi ce Clyde sans savoir qui il était réellement et là, elles étaient à deux pas de découvrir qui il était réellement. Elles avaient envie de savoir et elles hochèrent la tête en même temps.

— Nous sommes prêtes, déclara Diablesse.

Jehm ouvrit la porte, Diablesse et Bonnie entrèrent, et Stella la referma aussitôt…

Pendant ce temps, Sakura suivait Lisa jusqu’au bateau. Sa démarche était rapide, elle ne cessait de regarder le ciel.

— Nous devons faire vite. Le ciel va bientôt se couvrir.

Sakura s’arrêta net. Cette femme semblait savoir des choses, depuis qu’elle vivait ici, jamais le ciel ne s’était couvert. Pas une goutte de pluie, pas d’orage, pas de vent ! Et aujourd’hui, on lui annonçait que le ciel allait se couvrir.

— Attendez ! S’écria Sakura. Pourquoi devons-nous faire vite ? Et pourquoi le ciel va se couvrir ? Il ne s’est jamais produit de telles choses.

Lisa lança un léger sourire afin de rassurer la dame de Trèfle.

— Il savait que vous voudriez abandonner. Il m’a dit de venir vous chercher. Oui, le ciel va se couvrir. Nous contrôlons la voie maritime, mais pour ce qui est de la voie aérienne, c’est une autre histoire. Il y a un évènement météorologique qui ne se déroule ici qu’une fois par siècle. Une sorte de tempête qui se lève et qui perturbe l’ordre des choses. Nous devons y aller.

Sakura suivit Lisa jusque dans le bateau. Lisa retira la corde et commença à diriger le bateau. Au bout de quelques minutes, Sakura se rendit compte que la navigatrice prenait la direction opposée à l’île de Nilüfer.

— Où m’emmenez-vous ? La dame de pique et la dame de cœur sont dans la direction opposée.

Lisa, le regard fixé vers l’horizon, ne répondit rien. Lorsque la dame de trèfle revient à la charge, elle se tourna vers elle.

— Vous auriez dû rester avec elles. Puisqu’il en est ainsi. Nous allons rejoindre l’autre dame. Celle de carreau. Clyde est avec elle en ce moment. Il vous expliquera tout lui-même.

Le temple était impressionnant à l’intérieur. Des énormes colonnes d’airain supportait le chapiteau à l’intérieur, le sol pavé de carreau blanc et noir et ses murs ornés de drapé pourpre et doré donnait une ambiance vraiment particulière. Bonnie et Diablesse suivaient Jehm, Stella se trouvait derrière elles. Bonnie eut le malheur de jeter un coup d’œil en sa direction. Elle vit l’épée de Stella qui était prête à intervenir en cas de volte-face de sa part ou de sa complice.

Elles passèrent une autre porte, puis une autre, puis encore d’autres. Le temple semblait étrangement plus grand à l’intérieur. Ce temple était un véritable dédale et les deux femmes ne saurait revenir jusqu’a la porte d’entrée sans se perdre. Puis, Jehm poussa une dernière porte. Celle-ci menait dans une salle immense. Deux chaises y étaient installées au centre. Jehm et Stella invitèrent les deux femmes à s’asseoir. Stella referma la salle et se tenait à l’entrée telle une amazone qui gardait la porte. Tandis que Jehm s’installa à l’autre bout de la salle, derrière un autel de bois lourdement sculpté. Derrière lui, les deux femmes purent voir qu’un œil dans un cercle y était peint avec une peinture dorée. Jehm prit un maillet et frappa un grand coup sur l’autel.

— Bienvenue dans le cœur même de la matrice. Prenez place ! Déclara-t-il de sa puissante voix.

Au loin, Astaroth et Gabriel se tenait prêt. Tous les deux avaient déployés leurs ailes et s’apprêtaient à s’envoler. Ce fut Astaroth qui décolla en premier. Mais soudainement, l’horizon changea progressivement de couleur. Le ciel si bleu des îles mythiques prenait une couleur orangée. Un vent se leva, soufflant de plus en plus fort qui fit chuter le démon au sol. Le démon se relava difficilement. Ses ailes lui faisaient mal. Il jeta un coup d’œil sur l’une d’elle. Celle-ci semblait avoir été transpercée par des minuscules cristaux. La bourrasque soufflait de plus en plus fort. C’était un vent de sable qui s’était levé. Le vol était devenu subitement impossible. Astaroth lança un juron qui fit sourire l’archange.

— Le vent de cristal ! Cela ne se produit qu’une fois par cycle, dit-il en riant. Nous l’avions oublié, mais pas Clyde visiblement.

Le bateau bougeait dans tous les sens. Malgré la tempête qui s’était levée. Lisa restait impassible et continuait de naviguer à travers les vagues. Sakura était terrifiée de peur et les mouvements commençait à lui donner la nausée. Lisa se mit à rire en voyant Sakura mettre sa tête au-dessus de la rambarde.

— Je vous l’ai dit ! Vous auriez dû rester avec elles. Cela aurait été plus calme…

Jehm regardait les deux femmes qui était assise. Il marqua un long temps de silence qui intimida la paire de dame. Puis, il ouvrit un livre. De loin, Bonnie cru reconnaître le journal de Clyde que Nilüfer lui avait montré et en commença la lecture.

« Neuvième cercle, c’est ici que je suis né, ainsi que tous les autres. C’est ici que commence notre histoire à tous. Tout fraîchement arrivé de la source, nous découvrons ce monde avec nos yeux d’enfants. Nous ne comprenons pas tout, nous ne voyons pas cette lueur dans le regard de nos parents. Tous autant que nous sommes, en arrivant ici, nous imaginons ce monde différemment. Mais, au fil des jours, le formatage commence, nos cerveaux sont si malléables. Nous sommes si crédules, on peut nous faire croire n’importe quoi. Pourtant, c’est quand nous sommes en bas âge que nos cerveaux sont plus réceptifs, au lieu de nous enseigner les sciences et les langues. On nous apprend que des conneries, on nous rabâche qu’il faut devenir quelqu’un, et qu’il faut travailler. Mais leurs enseignements, en réalité, nous font oublier d’être nous-mêmes.

Nous sommes tellement manipulables. Ceux des cercles supérieurs usent et abusent de notre innocence. Leurs règles, leurs lois… Ils voudraient que l’on soit comme eux, pour que plus tard, nous soyons comme eux… Des soumis… Et si nous sommes sages, et que l’on travaille bien, nous pourrons peut-être accéder aux cercles supérieurs. Mais avec le recul, je me rends compte que c’est comme pour l’histoire de ce père Noël. On nous fait croire ! On nous oblige à demeurer crédules, afin de toujours écouter les dires de ceux qui sont supérieurs à nous. Tous autant que nous sommes, qu’importe soit notre position sur cette échelle sociale, nous sommes soumis à ses règles. Et nul ne peut se rebeller, nous avons tellement peur de lui, de ce qui pourrait nous arriver si nous nous rebellions. Nous pourrions être torturés durant toute une éternité, alors devant lui, tous autant que nous sommes, devant l’inconnu de sa présence, nous baissons tous la tête. Depuis tout-petit, on nous apprend à avoir peur de lui… Il parait que sa colère est terrible !

Au fil des années, notre conditionnement nous prépare au passage au cercle supérieur. Comme nos parents, nous deviendrons esclaves du huitième cercle, et servirons ceux des cercles supérieurs. Tout se passera bien, si nous travaillons bien. C’est ce que l’on nous rabâche sans cesse. Ne pas faire d’histoire, ne pas faire de mal, rester à sa place. Sans cesse, toujours ce même message que l’on nous insère dans le crâne. Et surtout, la règle de base ! Ne pas se rebeller, sans quoi, nous pourrions finir dans l’abîme du troisième cercle !

Au fil des années, les enseignements deviennent de plus en plus complexes. Arrive alors le jour de notre orientation, moment où nous choisissons quelle sera notre servitude, la mienne, je ne l’ai pas choisi, c’est elle qui l’a fait pour moi. C’est alors que l’on regarde en arrière, et que l’on voit que nous avons bien grandi. La maturité approchant, nous serons bientôt prêts à quitter ce monde dans lequel nous étions si bien. Mais nous savons tous, que nous ne pouvons rester ici. J’aurais tant voulu rester plus longtemps à apprendre, mais on ne m’a pas laissé cette chance. De force, on me poussa vers le passage qui menait au huitième cercle. J’ai tenté de résister, je n’ai rien pu faire… Je fus littéralement aspiré… »

— C’est ainsi que commence l’œil d’Esteban, déclara Stella. Lorsque nous l’avons rencontré la première fois. Il n’était qu’un esclave qui s’était échappé de l’enfer et qui avait oublié ce qui il était. Il était blessé, nous l’avons aidé. Mais ses blessures étaient tellement profondes et nombreuses. Il n’y avait que lui qui pouvait se soigner. Pour cela, nous l’avons initié à nos secrets, et cela lui a permis de voyager à l’intérieur de lui-même.

— Il a traversé les 22 portes, ajouta Jehm. A chacune d’elle, nous l’avons vu changer, se libérant peu à peu de ses blessures, de ses démons et surtout de ses peurs.

— Sa plus grande peur, c’était lui, reprit Stella.Cela peut paraître fou d’avoir peur de soi, mais c’est bel et bien la plus grande frayeur qui paralyse tout homme et toutes femmes. Nous n’avons peur que de ce que nous ne connaissons pas. Et les trois choses les plus dures dans cet univers sont l’acier, le diamant et se connaître soi-même.

— Mais il a été plus loin, ajouta Jehm. Il a été encore plus loin, il a été au plus profond de son coeur et il s’est lui-même libéré. C’est ainsi que Esteban est devenu Clyde. Il est devenu l’homme libre que nul ne peut enchaîner.

Bonnie se leva afin de poser une question. Jehm inclina la tête afin de lui accorder la parole.

— Mais, ils sont a sa poursuite. Et puis, je ne vois pas ce que nous venons faire ici. Il nous a promis la liberté.

Ce fut Stella qui répondit à la question.

— Si vous êtes là, c’est parce que Clyde vous aime sincèrement toutes les deux. Si vous êtes là, c’est pour que vous aussi vous puissiez connaître cette liberté. Il nous a demandé de vous servir de guide à toutes les deux. Et puis pour ce qui est de son évasion…

Stella se mit à rire, Jehm la suivit dans un éclat tonitruant.

— Que croyez-vous qu’il va faire ? S’évader et vous laisser ? C’est mal le connaître. Il n’a jamais cherché à s’évader.

— Que ferait un prisonnier que l’on ne peut enfermer ? Demanda Stella.

Diablesse se leva a son tour. Une idée lui traversait l’esprit.

— Si on ne peut l’enfermer. Il devrait… Non ! Ce n’est pas possible!

— Si, répondit Jehm en hochant la tête. Il prendrait le contrôle de sa prison et ainsi il deviendrait maître de son propre enfer et redéfinirait sa vision de son paradis…

©Stéphane Lvq – 6 février 2021

Les règles du « Je » – La dame de trèfle

Clyde ne se reposa que quelques heures. Il se réveilla dans la demeure de Clarita. La dame de carreau préparait le repas. Il avait encore les traits tirés par la fatigue.

— Tu devrais te reposer encore. Il est encore tôt, je te réveillerais pour manger.

Clyde ne l’écouta pas et se dirigea droit vers la cafetière.

— J’ai ressenti que Sakura a quitté le jeu, répondit-il. Quel dommage !

Clarita le regardait, impassible devant sa tasse de café.

— S’il y a une dame en moins, cela est-il gênant ?

Clyde se resservit une tasse de café et rassura Clarita.

— Lorsqu’une dame quitte le jeu, une autre est désignée. Elle ira rejoindre les deux autres, comme ce qui est convenu.

— Et pourquoi, ce n’est pas moi ? Demanda la dame de carreau. Tu as besoin de nous quatre pour ouvrir le portail.

— Cinq, corrigea Clyde. Quatre dame et un joker.

— Un joker ? Tu ne m’en as jamais parlé.

Le regard de Clarita avait changé. Clyde était décidément un homme plein de mystère. Celui-ci semblait imperturbable, et semblait avoir un coup d’avance sur l’ensemble des évènements. Celui-ci vida sa tasse de café. Et se dirigea vers la chambre.

— Tu as raison. Je n’ai jamais parlé du Joker. C’est la clef qui permet d’activer l’ensemble des cartes en jeu.

— Qui est le joker ? Est-ce que je la connais ? Demanda Clarita avec une petite pointe de jalousie dans la voie.

Clyde répondit avec un petit sourire en coin.

— Celui qui possède le Joker est le maître du jeu, car il possède la clef. Mais là, je vais aller dormir encore un peu.

Pendant ce temps-là, Bonnie et Diablesse découvraient l’île de l’Impératrice. Nilüfer leur avait indiqué le chemin pour aller rencontrer les autres habitants.. Les deux avaient décidé de rencontrer les gardiens du temple. D’après leur hôtesse, ceux-ci avaient les réponses à leurs questions, et il semblait évident pour la paire de dame d’aller à cet endroit en premier. Nilüfer avait décrit Stella et Jehm comme des amis de longues dates. Tous les trois avaient rencontrés Clyde au tout début. À cette époque, il n’était pas encore devenu l’homme qu’il était actuellement. Bonnie et Diablesse avaient voulu en savoir plus, mais l’Impératrice avait préféré que ce soit eux qui racontent la suite de l’histoire. Ils en savaient plus, beaucoup plus. Jehm et Stella connaissait le secret de Clyde que Nilüfer ignorait.

Au loin, une grande bâtisse se dessinait à l’horizon. C’était un grand bâtiment blanc dont le chapiteau était supporté par trois grandes colonnes. Sur le perron, les deux femmes distinguèrent un couple qui était assis. L’homme avec sa barbe blanche et son imposante carrure ressemblait à un vieux viking. La femme, dans sa longue robe noir où semblaient disparaître sa longue chevelure lui donnait un air ensorcelant. En voyant arriver les deux dames, le couple se leva et se dirigèrent vers elles. L’homme marchait difficilement, comme s’il était rouillé, tandis que la femme avait une démarche plus féline. Ils firent face aux deux femmes avant même qu’elle puisse entrer dans le jardin qui entourait le temple.

— Qui êtes-vous ? Demanda la femme. Pourquoi désirez-vous rentrer dans le péristyle ?

L’homme posa sa main droite vers son ceinturon. Les deux femmes virent que l’homme était armé et semblait bien être prêt à user de son épée.

— Je suis peut-être âgé, dit l’homme d’une voix grave. Mais je sais très bien manier le glaive. Pourquoi désirez-vous rentrer dans le péristyle ?

Les femmes étaient intimidées. Bonnie se mit à balbutier, mais ce fut Diablesse qui se décida de montrer sa carte en premier.

— C’est Nilüfer qui nous a dit de venir vous voir. Elle nous a dit que vous avez les réponses à nos questions. Nous le connaissons sous le nom de Clyde, il me semble que vous le connaissez sous le nom d’Esteban. Qui est-il ? Et savez-vous pourquoi, il nous a donné ces cartes ?

Bonnie sortit a son tour sa carte ce qui provoqua un sourire sur le visage de Stella et Jehm. Ceux-ci échangèrent un regard complice. Ils s’écartèrent afin de laisser le passage aux deux femmes.

— Ah la bonne heure ! S’exclama Stella. Depuis le temps qu’il a toute les cartes en main, il s’est enfin décidé à les utiliser.

— Soyez les bienvenues, ajouta Jehm. Venez et entrez, nous répondrons à vos questions.

— Avez-vous également une carte ? Demanda timidement Bonnie.

Stella montra sa carte, c’était celle de la Papesse. Jehm, lui, montra celle du Pape. Sur le dos de chacune d’elle était également inscrite une des règles.

« Règle n°14 : Lorsqu’on frappe à la porte, on nous ouvre »

« Règle n°15 : Quand on cherche, on trouve»

De son côté, Sakura arrivait vers les côtes de son île. Elle manœuvrait tranquillement. Elle n’avait qu’une envie, se poser et rester dans son coin. Elle ne voulait plus entendre parler de Clyde et de son jeu. Tout cela était bien trop compliqué pour elle qui préférait les choses simples. C’est pour cela qu’elle avait laissé sa carte avec ce mot qu’elle avait laissé à ces deux femmes.

Sakura était arrivée chez elle. Rien avait changé, mais il y avait un petit truc qui la chagrinait un peu. Son île, dans laquelle elle se sentait si bien, semblait un peu terne. Elle ne comprenait pas pourquoi. Elle se dirigeait lentement vers sa maison. Elle reconnut le chemin qu’elle avait sillonné tant de fois, le jardin où elle avait passé tant de temps, sa demeure où elle avait toujours vécu. Elle était chez elle, mais elle avait un truc qui ne la rendait pas complètement heureuse.

Une voix derrière elle la fit sursauter.

— Tu as connu d’autres lieux. Tu as commencé une aventure, mais tu ne l’as pas terminée. C’est pour cela que tout doit sentir cette tristesse.

Sakura se tourna subitement. Une femme à la chevelure rousse et au regard malicieux, lui souriait.

— Qui êtes-vous ? Demanda Sakura. Que faites-vous ici ?

La femme tendit une carte à Sakura. C’était celle de la dame de trèfle. Sakura eut un mouvement de surprise.

— Quand une dame quitte le jeu, celle-ci est remplacée. Clyde te donne une seconde chance, si tu le veux, bien sûr.

– Que m’arrivera-t-il si je refuse ? Allez-vous me faire disparaître ?

La femme la rassura.

— Il ne t’arrivera rien. Mais, tu auras la sensation d’avoir loupé quelque chose. Tu auras des regrets, c’est pour cela que l’on ne fait pas demi-tour. C’est la règle n°2.

Sakura regarda tout autour d’elle, ces lieux qu’elle connaissait depuis toujours semblaient absents de vie, de joie. Elle était restée si longtemps sur cette île et son court voyage lui avait donné secrètement l’envie d’en découvrir d’autres.

— Enfoiré de Clyde ! Pesta-t-elle en saisissant la carte que la femme lui tendait.

Elle examina la carte et reconnut la règle n°11 qui était inscrite au dos. Puis, elle posa son regard sur cette femme.

— Vous n’avez pas répondu à ma question. Est-ce vous qui avez la dame de carreau ?

La femme répondit d’un petit rire.

— Je m’appelle Lisa et j’ai effectivement une carte.

Lisa montra la carte que Clyde lui avait donné. C’était celle du Joker et sur le dos était inscrit une règle.

« Règle n°16 : Sans folie, rien ne se vit… »

©Stéphane Lvq – 31 janvier 2021

Les règles du « Je » – Le conseil

Jusque tard dans la nuit, Nilüfer avait raconté sa première rencontre avec Clyde. C’était lors de sa première évasion. Les trois femmes avaient écouté attentivement et posé pas mal de question afin de mieux comprendre la personnalité de cet homme. Chacune d’elles racontèrent ensuite comment elles l’avaient rencontré et ce qu’elles avaient vécu avec lui. Nilüfer souriait et rassura les trois femmes.

— Je vous rassure, Mesdames, nous avons bien connu le même homme, mais à des étapes différentes. Il a évolué, voilà tout. Voilà pourquoi nous avons la sensation qu’il était différent.

Toutes posèrent des questions, puis le sujet de Clyde s’estompa. Les quatre femmes parlèrent d’autres sujets. Puis, la fatigue d’une journée intense se faisant ressentir, Nilüfer apporta quelques couvertures afin que toutes puissent se reposer.

Les premiers rayons du soleil firent cligner les yeux de Clyde. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit et la fatigue commençait à se faire ressentir. Il avait envie de fermer les yeux et dormir quelques minutes, mais cela était impossible pour le moment. Il avait beaucoup pensé à Bonnie et Diablesse qu’il avait laissé derrière lui. Il espérait que Sakura les avait rejoins et qu’elles se trouvaient en sécurité auprès de Nilüfer. Régulièrement, il regardait le ciel. C’était désormais le seul moyen pour ses poursuivants d’aller a sa recherche. Il avait mobilisé toutes les embarcations libres de Charron forçant ainsi des négociations afin que les voies aériennes puissent être empruntées. Cela allait lui laisser un peu de temps, car aucun des deux camps n’avaient envie de le voir s’enfuir. Deux évasions de l’enfer, une de la cité de l’architecte et une autre des limbes, il connaissait les lieux sur le bout des doigts et en connaissait ses moindres secrets. Ils allaient trouver un terrain d’entente et très bientôt une nuée d’anges et de démons allaient partir a sa recherche. Si tout se passait comme il le désirait, tout le monde serait en sécurité avant même les premiers battements d’ailes.La vue d’une île au loin le fit sourire. Il continua sa navigation malgré la fatigue et pris le cap en sa direction.

Dans la salle du conseil, Gabriel s’amusait de voir Astaroth se confondre en excuse devant Lucifer. Celui-ci relata le marché entre Charron et Clyde, l’évasion des deux femmes.

— L’enfer n’est plus ce qu’il était, ironisa Gabriel.

— Vous pouvez parler, rétorqua Lucifer. Il me semble que les geôles de votre cité ne l’ont pas non plus retenu très longtemps. Et je ne parlerais pas de notre tentative commune de l’emprisonner dans les limbes. Je pense que vous êtes mal placé pour faire des remarques.

Gabriel ne baissa pas le regard. Il n’avait pas envie de baisser la tête devant le nouveau maître des lieux.

— Je disais simplement que du temps de Satan, les choses ne se seraient jamais passées ainsi, répondit l’archange.

— Satan est mort, tout comme votre architecte. Et nous savons tous les deux qui les a tués. Si cela venait à se savoir, vous savez très bien ce qu’il se passerait. Les piliers de notre monde s’effondreraient. C’est pour cela que nous devons trouver un terrain d’entente. Il ne doit pas arriver à retourner dans l’autre monde.

— Que proposez-vous concrètement ? Demanda Gabriel. Une alliance, c’est ça ?

Lucifer répondit d’un signe de tête.

— Nous n’avons pas le choix, reprit le seigneur des enfers.

— Vous savez comment cela s’est passé la dernière fois que nous avons fait alliance, ajouta l’archange. L’un des vôtres avait fait route vers notre cité et cela s’est mal fini.

— Cela n’arrivera pas cette fois-ci. J’y veillerais personnellement, coupa Astaroth.

— Difficile à croire de votre part, Astaroth. Je vous rappelle que c’est vous qui aviez pris la décision d’attaquer alors que nous étions alliés. Par votre acte, vous lui aviez permis de s’échapper.

Ce fut Astaroth qui baissa la tête. Il reconnut son erreur et se rappela des représailles que la conséquence de cet acte lui avait valu.

— Je pense que Astaroth a compris la leçon de la dernière fois, déclara Lucifer. N’est-ce pas Astaroth ?

— Oui, Monseigneur, répondit le général des enfers en s’inclinant devant le maître des enfers.

— Si Astaroth ou l’un de mes démons se détourne de son objectif, il aura affaire à moi. Je vous le garantis.

Gabriel resta un long moment à réfléchir. Il n’aimait pas faire affaire avec les démons, mais la situation était un cas de force majeure.

— Vous avez un plan ? Demanda l’archange.

— Oui, dit Astaroth en se relevant. Je propose que l’on se sépare en deux équipes. Une qui part à sa recherche et l’autre pour ses complices. Si nous arrivons à retrouver ces deux femmes, nous avons le moyen de faire pression sur lui.

— Il a de nombreux alliés dans les îles. Vous l’avez oublié ? Répondit sèchement Gabriel.

— C’est pour cela que nous avons besoin de tout ceux qui sont en mesure de voler, ajouta Lucifer.

— Vous savez également que cela implique un autre souci. Le pouvoir de voler implique les hauts-grades de chacun de nos deux peuples. Si ceux-ci sont obligés de partir, qui sera là pour faire régner l’ordre sur nos territoires. Je vous rappelle qu’il a également de nombreux partisans. N’avez-vous pas oublié ce qu’il s’est passé lors de la chute de Satan et de l’Architecte ?

— Ils lui ont prêté allégeance. Je m’en souviens très bien, grommela Lucifer. C’est en effet un risque que nous ne devons pas courir. Nous sommes bien face à un dilemme, car si nous baissons notre vigilance, le risque de révolte est bien là.

— Il y a peut-être un moyen, coupa Astaroth.

Gabriel et Lucifer se tournèrent vers lui.

— Que proposez-vous, mon ami ? Demanda le seigneur des enfers.

Astaroth regarda l’archange.

— Et si nous partions tous les deux à sa recherche. Seulement vous et moi. Si nous trouvons ses complices, nous pourrons les capturer et faire pression sur lui. Et si nous le trouvons lui…

— Nous l’éliminerons, ajouta l’archange.

L’embarcation arrivait près des côtes. Clyde manœuvrait entre les rochers. La fatigue s’était estompée, mais avait tout de même besoin de se reposer. Sur la plage, une femme l’attendait. Elle regardait le bateau accoster et son navigateur qui jetait la corde afin de l’arrimer. Elle s’approcha lentement, Clyde venait à sa rencontre. Il avait le regard fatigué et sa démarche montrait qu’il avait besoin de repos.

— Tu as l’air fatigué, lança la femme.

Clyde ne répondit que d’un sourire. Le regard espiègle de Clarita qu’il eut en réponse le fit éclater de rire.

— Je suis heureux de te revoir, Clarita.

— Tu en as mis du temps, je pensais que tu m’avais oubliée, dit-elle ironiquement.

— Comment pourrais-je oublier la dame de carreau ? Répondit-il. Je devais préparer une issue pour Diablesse et Bonnie. Elles étaient en danger si elles restaient là-bas. Je devais les mettre en sécurité.

Clarita répondit d’un sourire et passa la main sur la joue de Clyde.

— Tu dois te reposer pour le moment. Je t’ai préparé un repas ainsi qu’un endroit où dormir.

Pendant que Clyde suivait celle qui appelait la dame de carreau. Bonnie s’éveillait dans le coin qu’avait aménagé Nilüfer. À côté d’elle, Diablesse dormait encore à poings fermés. Bonnie chercha du regard Sakura, mais la couverture de celle-ci était vide. Bonnie se dirigea vers la maison de Nilüfer. Celle-ci était réveillée.

— Bonjour, lança l’hôtesse. Vous avez pu vous reposer ?

— Oui, je vous remercie. J’ai très bien dormi pour ma part. Avez-vous vu Sakura ? Je me suis réveillée, et celle-ci n’était plus là.

Nilüfer répondit que non et continua ses occupations matinales.

— Elle a dû faire un tour sur la plage.

Bonnie suivi le conseil et se dirigea dans cette direction. Lorsqu’elle arriva vers l’endroit où elles avaient débarqué la veille, son sang se figea. Le bateau avait disparu, un mot avait été laissé sous une pierre ainsi que la carte de Clyde avait laissé à Sakura.

«  Je suis désolée, je dois retourner sur mon île. C’est ce qui était prévu. Dites à Clyde que j’ai rempli ma part du contrat — Sakura »

Bonnie prit ensuite la carte de Sakura, le dessin s’estompa progressivement jusqu’a que la carte devienne blanche. Bonnie resta un moment à regarder cette carte qui était devenue vierge. Elle se mit à courir vers la maison. Diablesse venait tout juste de se réveiller et était en train de siroter le café que Nilüfer lui avait préparé. Bonnie annonça la nouvelle et raconta ce qu’il s’était passé avec la carte de Sakura.

— C’est ce qu’il se passe lorsque l’on quitte le jeu. Une autre dame de trèfle verra le jour, mais pour le moment, il me semble que vous voudriez en savoir plus sur le jeu en lui-même.

Diablesse et Bonnie répondirent d’un signe de tête.

— Je ne suis pas seule sur cette île. Un peu plus loin, il y a un temple. C’est là que vivent les deux gardiens. Ils sauront mieux vous répondre que moi sur la nature de ce jeu.

Tandis que Diablesse se resservit une tasse de café, Nilüfer rentra dans la maison et ressortit avec un livre dans la main. Elle le tendit à Bonnie.

— C’est son ancien journal. Il me l’a laissé et il n’en existe qu’un seul exemplaire. Cela raconte la première fois qu’il s’est évadé.

Bonnie ouvrit le livre, sur la page de garde, elle reconnut l’écriture de Clyde.

« Règle n°13 : Observer, écouter afin de comprendre. Et surtout, ne jamais rien oublier »

©Stéphane Lvq – 24 janvier 2021

Les règles du « Je » – Mythique

A peine que le bateau des trois femmes quitta les côtes qu’elles aperçurent au loin les hommes d’Astaroth qui hurlaient en regardant dans leur direction.

— Il était moins une, soupira Diablesse soulagée d’avoir quitté ces lieux.

Bonnie lui adressa un sourire compatissant et s’approcha d’elle pour une donner un peu de réconfort. Celle qui s’était vu offrir la dame de pique était d’un naturel très empathique, elle comprenait ce que la démone pouvait ressentir. Avoir vécu en enfer tout le long de sa vie, puis arriver enfin à s’échapper, cela était une émotion intense. Bonnie s’approcha du visage de Diablesse, une larme coulait le long de sa joue. Bonnie l’essuya avec son pouce puis la prit dans ses bras.

— Ne t’inquiète pas ! Cela va bien se passer, on est en sécurité et on ne reviendra plus jamais ici.

Diablesse répondit d’un hochement de tête ainsi que d’une esquisse de sourire.

— Tu fais partie du jeu, ajouta sèchement Sakura qui regardait l’horizon.

— Quel est ce jeu ? Demanda Bonnie. Est-ce que tu en sais plus ?

— Je l’ignore, reprit solennellement Sakura. Clyde est vrai mystère pour moi.

Diablesse et Bonnie pouffèrent de rire.

— C’est bien vrai, annonça Bonnie. Plus je m’avance dans cette aventure avec vous et plus j’ai l’impression que nous avons connu un homme différent. Sakura, comment l’as-tu rencontré ?

Sakura pris une longue inspiration puis, le regard toujours porté vers l’horizon, commença son récit.

— Je l’ai rencontré dans les îles mythiques.

— Les îles mythiques ? Demanda Diablesse. Qu’est-ce que c’est ?

— Ce sont les îles qui sont plus loin au large. Elles sont situées entre le paradis et l’enfer. Certaines légendes racontent que ces lieux sont propices aux rencontres. Je m’y étais installé après le départ de mon époux. Un soir, un bateau a accosté sur mon île. C’est là que je l’ai rencontré. Je pensais au départ que c’était mon mari qui était revenu, mais je me suis bloquée en me rendant compte que c’était un autre homme. Cependant, je me suis rendu compte que cet homme n’était pas mauvais. Bien qu’il ne soit pas resté longtemps, il est devenu un ami sincère. Avant de partir, il m’a donné ces trois cartes et les coordonnées afin que je puisse vous retrouver. Il m’a indiqué une autre île où nous pouvons faire escale. Il m’a parlé d’une vieille amie, Nilüfer, qui pourra nous aider et nous permettre de mieux comprendre.

— Est-ce celle qui possède la dame de carreau ? Demanda Diablesse

— Je l’ignore, ajouta Sakura.

— Monsieur, elles nous ont échappé.

Le pauvre garde qui annonça cela reçu un coup de poing magistral qui le projeta au sol. Puis, tout en continuant de déchaîner sa colère, Astaroth lui asséna de violents coups de pieds. Après quelques minutes, le corps ensanglanté du malheureux semblait inerte. Le général approcha la main de son visage, il ressentait encore une faible respiration. Celui-ci lui donna un dernier coup de pied dans le ventre. L’homme cracha un mélange de salive et sang.

— Je ne t’accorderais pas le plaisir de la mort, lui dit-il. Emmenez-le et balancez-le dans la fosse. À cause de son incompétence, je n’ai plus aucun moyen de pression sur Clyde.

Le général regarda deux de ses hommes emmener le corps du pauvre homme sur lequel il venait de se défouler.

— Je vais devoir aller rendre compte auprès de Lucifer. Autant vous dire que je vais en prendre moi aussi pour mon grade.

Les gardes qui étaient restés n’osaient rien dire, par peur de déclencher la colère de leur chef. Astaroth observait au loin le navire des trois femmes qui disparaissait dans les brumes. Elles venaient de passer la frontière. Derrière les brumes, se trouvait les fameuses îles mythiques. Mais il ne pouvait s’y rendre librement sans déclencher une guerre, car ce territoire était une zone neutre. Partagées entre l’enfer et le paradis, ces îles étaient devenues au fil du temps une zone neutre que chacun des camps respectait scrupuleusement. De plus, ne pouvant s’y rendre par la mer, seule la voie aérienne était possible. Le problème était que seuls les démons des huitièmes et neuvièmes cercles disposaient du pouvoir de s’envoler, ce qui réduisait considérablement le nombres de personnes pouvant aller à la recherche de Clyde et de ses deux complices. Seule une alliance entre les deux camps permettrait d’effectuer les recherches sans déclencher de conflit et de disposer du nombre nécessaire afin d’aller à la poursuite du fugitif.

Cela faisait plusieurs heures que Clyde était parti et la nuit commençait à tomber. Pendant qu’Astaroth se dirigeait vers la salle du conseil afin de rendre compte de la situation à Lucifer, le bateau des trois femmes s’approchait d’une île. Sakura manœuvrait le bateau afin d’accoster, tandis que Bonnie et Diablesse regardaient faire celle qui avait reçu la dame de trèfle. Sakura était agile et maniait la barre avec perfection.

— Où as-tu appris à naviguer ? Demandèrent les deux femmes.

— C’est mon mari qui me l’a appris. Il voulait que j’apprenne moi aussi au cas où.

— Et où est ton mari ? Pourquoi est-il parti ? Redemanda Bonnie.

— Son cœur, soupira Sakura. Celui-ci s’est arrêté soudainement. Son âme est partie dans un autre monde.

Sakura manœuvra une dernière fois la voile. Puis s’approcha de la proue du navire. Elle lança la corde afin d’arrimer l’embarcation. Les trois femmes descendirent du bateau. L’île ressemblait un peu à celle qu’elles avaient quitté, mais le climat était différent. Plus doux, plus chaleureux, il y avait ici une certaine douceur qui réconfortait les trois femmes.

Ce fut Diablesse qui vit en premier des pierres disposées dans le sable et qui semblait baliser un chemin. Les trois femmes décidèrent de le suivre, tout en restant sur leurs gardes.

— C’est l’île que Clyde m’a indiqué. On ne devrait rien craindre, avait dit Sakura avant que le brelan de dame ne s’engage sur le chemin.

Au bout de quelques minutes, elles aperçurent une habitation au loin. C’était une jolie petite maison blanche avec des colonnades, le style était sobre mais semblait tout de même luxueux. Au fur et à mesure que le brelan de dame s’approchait, elles distinguèrent le jardin qui était bien entretenu. Un feu brûlait au milieu de la cour. Une femme était assise en tailleur devant celui-ci. Elle se leva soudainement. Les trois femmes sortirent de la pénombre et s’approchèrent d’elle. On aurait dit une déesse grecque, ses cheveux noirs contrastaient avec sa robe blanche et sa ceinture d’or. Son visage rayonnant empêchait toute personne de lui donner un âge et lui donnait l’impression qu’elle était immortelle.

— Vous êtes Nilüfer ? Demanda Bonnie.

La femme plissa les yeux et se mit à sourire.

— Oui, c’est bien moi. Qui êtes-vous ? Et qui vous a dit mon nom ?

Les trois femmes se présentèrent à tour de rôle, mais quand elles prononcèrent le nom de Clyde, Nilüfer semblait surprise.

— Je ne connais pas ce Clyde. Il doit y avoir une erreur.

Nilüfer les invita à s’asseoir avec elle autour du feu. Elle leur offrit en guise de bienvenue une tasse d’une infusion qui semblait avoir le goût de miel. La chaleur et le goût du breuvage les réconfortait. Diablesse et Bonnie racontèrent leurs histoires, comment elles avaient rencontré Clyde ainsi que son évasion. Nilüfer semblait intriguée, cette histoire lui était familière, elle avait envie de leur dire mais préférait écouter ce que ces femmes racontaient. Sakura raconta également sa rencontre avec Clyde.

— Il m’a dit de vous montrer cela, termina Sakura. Il m’a dit que vous comprendriez.

Sakura sortit de sa poche la dame de trèfle. Bonnie et Diablesse montrèrent à leur tour la dame de pique et la dame de cœur. Le regard de Nilüfer s’illumina en voyant les trois cartes. Elle savait qui était enfin ce Clyde.

— Il est de retour ! S’exclama Nilüfer. Vous le connaissez sous le nom de Clyde, nous le connaissons sous un autre nom, celui d’Esteban.

— Esteban ? S’étonna Sakura. Pourquoi nous a-t-il donné un autre nom ?

Nilüfer posa sa main sur celle de Sakura afin de la rassurer.

— Esteban, Clyde, qu’importe le nom qu’il utilise est loin d’être néfaste. Bien au contraire ! Je vois ce qu’il veut faire. Il veut réunir les deux jeux.

— Les deux jeux ? S’étonna Bonnie. Qu’est-ce que vous voulez dire ? Il y a d’autres dames de cœur, de trèfle ou de pique ?

— Non, répondit Nilüfer. C’est un jeu différent. C’est celui qu’il a parcouru la première fois et qui l’a fait devenir ce qu’il est devenu.

Le visage des trois femmes s’étonnèrent de surprise quand Nilüfer sortit la carte que Clyde lui avait donné. C’était effectivement un autre jeu, les cartes étaient plus allongée et les personnages différents. Nilüfer possédait la carte de l’Impératrice. Et sur le dos de celle-ci était marquée également une inscription.

« Règle n°12 : Rassembler afin de ne pas se disperser »

©Stéphane Lvq – 17 janvier 2021

Les règles du « Je » — Le brelan de dame

L’arrivée d’Astaroth et de ses hommes n’était pas passée inaperçue. Tous ceux qui travaillaient sur le port s’arrêtèrent soudainement. Le général des armées était connu pour ses méthodes considérées comme un peu trop brutales, mais ici sur le port, celui-ci n’avait aucune autorité, car ce lieu était sous celle de Charron.

Charron était le premier passeur de l’histoire, celui-ci transportait les âmes des défunts le long du Styx. Afin de payer le passage, il se faisait payer d’une pièce de monnaie. Très rapidement, Charron, ayant le monopole, amassa une petite fortune. Il fit construire d’autres bateaux et embaucha du personnel. Son affaire prit pas mal d’importance, le capital de son entreprise devint si important qu’il avait réussi à faire du port un lieu neutre où seule son autorité prévalait. Ses hommes le savaient très bien et il n’était pas rare quand une autorité d’une autre zone venait sur les lieux qu’elle se faisait un peu malmener par les dockers et les navigateurs.

Le général n’aimait pas venir ici. La diplomatie, c’était pas vraiment son truc et puis, ces enfoirés pouvaient se mettre en grève si on leur parlait mal. C’est pour cela qu’il n’était pas venu avec la totalité de ses hommes, seule sa garde personnelle était restée auprès de lui. Astaroth marchait lentement marchant droit devant lui en évitant de croiser les regards du personnel qui pouvait profiter d’un regard de travers pour déclencher une altercation qui se prolongerait sur un arrêt de la production.

La silhouette squelettique de Charron se reconnaissait entre mille, elle contrastait avec l’imposante carrure d’Astaroth. Le passeur en chef ne craignait pas le général. D’ailleurs, il ne craignait personne, il n’avait pas besoin de la force pour se faire respecter, car il suffisait qu’il donne l’ordre d’arrêter toutes activités pour causer de sérieux problèmes de ravitaillement. Charron, le sourire aux lèvres, s’amusait de voir les hauts dirigeants lorsqu’ils venaient le voir. Les voir ainsi mal à l’aise, ayant peur que la situation dégénère, ils semblaient si vulnérables.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Demanda Charron sur un ton ironique. Tu n’as pas l’air d’être à ton aise.

Le général fit une grimace puis grommela.

— T’es toujours obligé d’en rajouter ? Tu sais bien que l’on n’aime pas venir ici, et tu sais bien pourquoi. Nos patrons n’aiment pas trop quand tes gars se mettent en grève. Vous nous mettez à chaque fois un bordel sans nom.

— Alors, si vous n’aimez pas venir ici. Pourquoi es-tu venu ?

— Je suis venu questionner un de tes gars. Tu sais qu’il te manque un des navires de ta flotte.

Charron ne semblait pas surpris.

— Oui, je le sais très bien.

Astaroth resta dubitatif, il pensait qu’il allait surprendre le passeur en chef.

— On a eu une évasion il y a quelques heures. Il a été aidé et il a pris la fuite grâce à l’un de tes hommes. On veut simplement lui poser des questions.

— Oui, j’avais bien compris. Répondit Charron en restant impassible. Mais tu ne questionneras pas mes gars. Ici, tout passe par moi. C’est moi qui gère les affaires, pas mes gars.

— Donc, si quelqu’un désire un bateau, il passe par toi ?

— Oui. Et si tu veux m’arrêter, tu ne peux même pas. T’as aucune autorité ici. J’ai effectivement un bateau en moins depuis quelques heures. Je le sais et je sais qui l’utilise en ce moment, déclara le passeur sans sourcilier.

— Ça te ne dérange pas d’aider un fugitif aussi dangereux ? Demanda Astaroth. Tu sais que je peux revenir avec plus d’hommes ?

— Oui, je sais que tu le peux. Mais cela déclencherait l’arrêt des transports, car mes gars arrêteraient le travail. Cela provoquerait un sacré merdier, et une fois de plus, je pourrais imposer mes conditions. Je serais relâché et tu pourrais même me lécher le cul que je ne répondrais à aucune de tes questions.

Astaroth avait envie de jurer, mais celui se retint. Il n’avait pas envie que Charron se bloque.

— Alors, Astaroth ? Que veux-tu ?

— À qui t’a vendu le bateau ?

— Je ne l’ai pas vendu. Je l’ai donné…

— Pardon ? S’étonna le général. Toi, Charron ? Tu as donné un de tes bateaux.

— Oui. Je n’avais pas le choix. Une femme est venue hier. Tu sais qui elle est ?

— Tu parles de Bonnie ?

— Oui, répondit Charron. Elle est venue me demander un navire. Elle a invoqué un vieux service que je devais à Clyde.

— Tu devais un service ? Toi ? T’es sérieux ?

— Oui. Rétorqua le passeur le visage visiblement gêné.

— Dis-moi en plus.

— Je ne peux pas. C’est trop gênant.

— Promis, je ne dirais rien. Tu as ma parole.

— Que vaut la parole d’un démon. Qu’aurais-je droit en retour ? Je n’ai pas envie de te devoir un service.

Astaroth regarda le passeur, puis hocha la tête.

— Nous serons quittes. Je ne dirais rien et toi, tu m’expliques pourquoi tu lui devais un service.

— J’ai perdu mon bateau au jeu. Déclara Charron en baissant la tête. C’était il y a très longtemps. J’avais perdu pas mal d’argent, j’avais voulu me refaire et j’avais misé un bateau et je l’ai perdu.

Astaroth fit une grimace.

— Je lui devais ce bateau, ajouta le passeur. Bonnie est venue réclamer ma dette. Je suis quitte désormais.

Le général ne savait pas trop quoi répondre. Il y avait une chose qu’il n’arrivait pas trop à comprendre. Quand est-ce que Charron avait perdu son bateau. Clyde était enfermé depuis si longtemps.

— Charron, demanda Astaroth. Il y a un truc que je n’arrive pas à comprendre. Depuis quand tu dois ce bateau ? Clyde était enfermé depuis la nuit des temps. Comment as-tu pu le rencontrer ?

Le passeur inspira longuement avant de répondre.

— C’était lors de sa première évasion…

Astaroth écarquilla les yeux de surprise.

— Pardon ?

— Oui, Asta. Clyde s’est déjà échappé. Plusieurs fois même…

— Comment ça plusieurs fois ? S’étonna le général.

— Les autres fois, vous ne vous en étiez pas rendu compte. Il est revenu de lui-même à chaque fois. C’est là où ce vieux roublard est redoutable. Cette fois-ci, il voulait que vous vous en rendiez compte.

— Mais comment fait-il pour s’échapper à chaque fois ?

— Il vient me demander un bateau, répondit Charron.

— Putain, mais t’as perdu combien de bateaux ? S’exclama Astaroth.

— La totalité de ma flotte, répondit tristement le passeur. Il avait une main redoutable, je m’en souviens encore très bien. Il m’a sorti un brelan de dame, puis il a posé la dame de carreau et ensuite un joker…

Pendant ce temps-là, Diablesse et Bonnie se dirigeait en direction de la falaise. Toutes les deux étaient restées étonnées du message que Clyde avait laissé dans la grotte.

— Comment as-tu connu Clyde ? Demanda Bonnie. Vous avez l’air d’être proches tous les deux.

Diablesse regarda Bonnie avec un grand sourire compatissant.

— Sa cellule était à côté de la mienne. Nous discutions souvent ensemble. Et puis, quand j’ai été libérée, je venais le voir régulièrement. Cet homme à un truc que je n’arrive pas à saisir. Bien qu’il était enfermé, il savait rester zen en toute circonstance.

Bonnie répondit d’un sourire. Son regard se porta sur celui de Diablesse qui plissait les yeux et laissait refléter une certaine lumière. Les deux femmes ne se connaissaient que depuis peu. La démone était venue la chercher pour l’emmener sur cette île. Bonnie n’avait pas trop posé de questions, trop heureuse de retrouver Clyde.

— Je reconnais bien là mon Clyde. Rien ne semble le perturber. Mais pourquoi l’as-tu aidé à s’échapper ? Tu n’étais pas obligée ?

— Effectivement, je n’étais pas obligée. Mais, je me doute que tu connais son pouvoir de persuasion.

— Oh ! Que oui ! S’exclama Bonnie.

— Et toi ? Comment as-tu fait sa connaissance ? Vous devez cous connaître depuis longtemps.

Bonnie inspira afin de reprendre son souffle, la marche soutenue l’essoufflait légèrement.

— C’était une autre vie, une époque mythique. Lorsque je l’ai vu pour la première fois, cela me semblait être une évidence. Puis, on a été séparé et beaucoup de choses ont changé entre nous. Malgré tout, je n’arrive pas à couper le lien que j’ai avec lui et je ne comprends pas. D’ailleurs, pour te faire une confidence, j’ai l’impression qu’il voulait depuis le départ que l’on fasse équipe toutes les deux.

— Ah ? Toi aussi ? J’ai également cette impression. Mais je ne peux l’expliquer non plus.

Les deux femmes stoppèrent leur marche. Elles arrivaient vers la falaise. Le bateau était là, mais il y avait une silhouette qui se tenait tout près. Les deux femmes avancèrent prudemment. La silhouette se tourna en leur direction, c’était une femme portant une robe blanche qui semblait flotter dans les airs. Elle allait à leur rencontre, laissant apparaître peu à peu sa chevelure rousse et son regard lumineux. Bonnie et Diablesse se demandaient si elle devait fuir ou se cacher, mais le sourire que cette femme leur adressait laissant entendre qu’elle ne leur voulait aucun mal.

— Bonnie et Diablesse, je présume ?

Les deux femmes restèrent hébétées de surprise.

— C’est Clyde qui m’a dit de vous alliez venir et que nous allions faire le voyage ensemble. Je m’appelle Sakura.

Sakura tendit deux cartes a Bonnie et Diablesse. Diablesse prit une carte, c’était la dame de cour. Au dos de celle-ci était inscrit une autre règle.

« Règle n°9 : Ne rien attendre des autres, n’attendre que de soi. »

Bonnie prit sa carte, c’était la dame de pique. Et au dos de celle-ci, il y avait une autre inscription.

« Règle n°10 : Ne s’entourer que des personnes que l’on aime sincèrement. Il n’y a qu’en elles que l’on peut avoir confiance»

Bonnie et Diablesse restèrent un moment, étonnées à examiner scrupuleusement leurs cartes.

— C’est quoi ce truc ? Il joue à quoi ? S’exclama Bonnie en s’énervant.

— Je me suis posé la même question, répondit Sakura. Clyde à un projet qu’il mûrit depuis très longtemps. Il me l’a expliqué et j’ai accepté de le suivre.

— Le suivre vers où ? Demanda Bonnie.

— Vers notre liberté, coupa Diablesse. Sa liberté, il veut la faire partager avec nous. Il veut que nous aussi nous soyons libres. Je comprends mieux maintenant.

— Mais pourquoi fait-il cela ? Redemanda Bonnie.

— Parce qu’il nous aime, tout simplement, répondit Sakura. Un amour sincère et non intéressé. Clyde n’attend rien de nous. Il veut que nous aussi nous puissions nous échapper à notre tour.

Les deux femmes regardèrent Sakura avec étonnement. Celle-ci sortit de sa poche une autre carte, c’était la dame de trèfle. Elle tourna la carte et montra ce qu’il avait inscrit au dos.

« Règle n°11 : Il faut toujours offrir le meilleur de soi-même»

©Stéphane Lvq – 10 janvier 2021

Les règles du « Je » – L’interrogatoire

— Cours ! Hurla Diablesse.

Bonnie tourna la tête en direction de la démone et se mit à courir aussi vite qu’elle le pouvait. Elle eut le temps de reconnaître Astaroth accompagné de sa garde. Il était assez rare qu’un des démons principaux se manifeste, mais jamais il n’y avait encore eu d’évasion. Toutes les deux se doutaient bien que les gardes allaient venir, Clyde était parti depuis quelques heures, son embarcation avait disparu de l’horizon assez rapidement dans les brumes.

Afin d’échapper aux gardes, elle prit la direction opposée à la plage. La montagne allait certainement lui dévoiler un refuge. Elle tourna la tête, mais il n’y avait aucun poursuivant derrière elle. Bonnie continua sa course, mais elle ralentit brusquement lorsqu’elle entendit le hurlement de Diablesse.

— Où est-il ? Cria Astaroth en assénant une gifle magistrale à la démone.

Diablesse resta impassible. Elle essuya sa bouche couverte de sang et lui esquissa un sourire narquois.

— Tu aurais perdu un prisonnier ? Quel dommage !

Le général des armées lui asséna un violent coup de poing en plein ventre. Le corps de Diablesse se plia afin d’amortir le choc. La démone se mit à rire.

— Je t’ai connu mieux en forme, mon cher. Ironisa t-elle. A quoi bon ? Tu sais que j’aime ça la torture. Alors pourquoi tu te fatigues ?

— Nous savons que tu l’as aidé. Tu sais ce qui attend les traîtres !

Diablesse haussa les sourcils et un rictus se dessina sur son visage.

— Hum ! Tu me flattes. Je crois que je vais prendre mon pied.

Astaroth toisa Diablesse, et compris que cela ne servait à rien. La démone continuait à la narguer comme elle savait si bien le faire.

— C’est déjà fini ? Susurra t-elle. Quel dommage !

— Cinglée ! Pesta le démon. Pourquoi l’as-tu aidé ?

— Il avait les arguments. Et puis, il me l’a demandé très gentillement si tu vois ce que je veux dire. Répondit-elle en lui faisant un clin d’œil.

Le démon avait une furieuse envie de lui envoyer de nouveau son poing en pleine figure, mais il savait que cela ne servait à rien. Cette cinglée de Diablesse ne demandait que ça et il n’avait pas envie de lui donner ce plaisir.

— Où est-il ? Redemanda-t-il. Réponds-moi ou c’est de ton amie que l’on s’occupe. Tu sais qu’elle risque d’être moins endurante que toi. Elle se dirige en ce moment vers la montagne. J’ai des gardes postés là-bas…

— Elle n’y est pour rien ! Coupa brusquement la démone.

Un sourire se dessina sur le visage d’Astaroth. Il venait de trouver la faille qui allait permettre de mener à bien son interrogatoire.

— Où est-il ?

Diablesse releva la tête afin de faire face à son interrogateur.

— Il a pris la mer, il y a deux heures environs. L’un des passeurs nous a vendu son bateau.

Astaroth répondit d’une claque extrêmement violente qui projeta Diablesse à terre. Celle-ci se releva en passant sa main sur son visage.

— Humm ! Je l’avais méritée celle-là. Dit-elle en faisant sa petite ingénue.

Astaroth secoua la tête puis se dirigea vers la porte. Il s’arrêta puis posa une dernière question.

— Pourquoi l’as-tu aidé réellement ?

Diablesse regarda la carrure du démon qui se dessinait dans la lumière. Elle resta quelques secondes sans rien dire, puis répondit à la question.

— Il nous a promis la liberté. À chacun de nous… C’était un argument valable, et puis je dois t’avouer que j’ai pris mon pied à l’aider. Tu sais que je ne peux pas résister à la transgression.

— Salope ! Pesta le démon en partant.

— Je sais! Répondit la démone avec un grand sourire.

Astaroth regarda la mer au loin ainsi que les brumes. Clyde était parti depuis près de deux heures. Il se mit à réfléchir, puis, il fit signe à ses gardes.

— Les gars ! Venez avec moi, on va au port. On a un passeur à aller voir.

Il tourna la tête en direction de la maison. Diablesse se tenait cambrée dans l’encadrement de la porte.

— On reviendra te régler ton compte. J’y veillerai personnellement.

— Mais j’espère bien ! Répondit-elle en lui faisant un clin d’œil.

Diablesse vit Astaroth s’éloigner avec ses gardes. Ce salaud allait revenir très rapidement, il fallait qu’elle et Bonnie quittent l’île rapidement. Les tourments qui étaient réservés aux traîtres étaient loin d’être une partie de plaisir. Ce jeu qu’elle avait joué auprès d’Astaroth ne lui avait permis que de gagner un peu de temps.

Une fois sûre que les gardes avaient quitté l’île. Elle se dirigea en courant vers la montagne. Bonnie avait certainement dû trouver la grotte. Clyde leur avait désigné l’emplacement de celle-ci. Elle n’était pas répertoriée dans aucun des registres. Après quelques minutes, Diablesse trouva la grotte en question. Elle devina la silhouette de Bonnie recroquevillée dans la pénombre.

— Ils sont partis, mais ils vont revenir.

— Je sais, coupa Bonnie. Tu as une idée ?

Diablesse hocha la tête.

— Je n’en ai pas la moindre idée, ma belle. Astaroth est parti au port, on va avoir du mal à trouver un bateau maintenant.

Les deux femmes restèrent un moment dans le silence. Puis, Bonnie se leva brusquement.

— Attends !

— Qu’est-ce qu’il y a ? Demanda la diablesse.

Bonnie improvisa une torche avec un bout de bois et un morceau de sa robe qu’elle alluma avec une allumette. Les flammes léchèrent le bout de tissu, ce qui permis d’avoir un peu de lumière. Bonnie éclaira l’une des parois de la grotte. Une inscription était gravée dans la roche. C’était une inscription ancienne.

— Putain de Clyde, t’es vraiment le roi des filous ! S’exclama Bonnie.

Bonnie approcha la torche plus près afin que Diablesse puisse lire ce qui était inscrit, elle jura elle aussi en lisant ce qui était inscrit :

« Règle N°8 : Toujours avoir un coup d’avance. Il y a un autre bateau en bas de la falaise. »

©Stéphane Lvq – 3 janvier 2021

Les règles du « Je » – Le départ

Il se réveilla brusquement. Il était trempé de sueur. Les draps de son lit étaient en bataille, signe que son sommeil a été mouvementé. À avoir trop dormi, une légère migraine se fit ressentir. Il resta un long moment assis sur le rebord de son lit afin de reprendre ses esprits. Une voix derrière lui le sortit de sa rêverie matinale.

— Il ne faut pas que tu restes ici. Ils sont à ta recherche. Déclara une voix de femme qui lui semblait familière.

Il se tourna vers elle et reconnu la silhouette de la diablesse qui l’avait aidé à s’échapper. Elle lui adressa un léger sourire, puis lui tourna le dos. Elle savait qu’il contemplait ses courbes gracieuses. Mais elle reprit la parole sur un ton plus insistant.

— Il ne faut pas que tu tardes trop longtemps. Bonnie est dehors qui t’attend.

Elle tourna la tête en sa direction et vit qu’il était encore en train de reprendre ses esprits.

– Mal dormi ? Tu n’as pas arrêté de tourner dans ce satané lit. Tu n’as pas arrêté de marmonner dans ton sommeil.

Il passa la main sur son visage. Puis un son rauque sortit de sa bouche.

— J’ai fait un drôle de rêve. J’étais dans un autre monde, plus dur et plus cruel qu’ici. Il y avait un virus qui était partout. Les gens avaient peur, ils portaient des masques et se mettaient un truc visqueux sur leurs mains. C’était bizarre. J’étais une autre personne, vous y étiez toi et Bonnie. Je vous ai rencontré.

La diablesse le regarda sans rien dire. Il se leva et s’habilla. La diablesse lui tendit une tasse de café encore fumante.

— Je veux pas te presser. Mais il faut que tu y ailles.

— Je sais ! Coupa-t-il.

Il vida d’un trait la tasse de café en faisant une grimace. Le liquide était encore trop chaud et lui avait brûlé la gorge. La diablesse émit un petit rire.

— Tu aurais pu prendre ton temps pour le boire.

Il répondit d’un léger sourire.

— Je dois y aller. Tu as fait beaucoup pour moi, je t’en remercie.

Il prit son manteau et s’approcha de la porte.

— Attends ! Cette nuit, tu répétais sans cesse les mêmes choses. On les a notés avec Bonnie. Lança la diablesse en lui tendant un bout de papier. C’était intéressant…

Il saisit le bout de papier. Puis s’approcha de la porte. Il s’arrêta net. Il tourna simplement la tête et lança une dernière chose à son hôtesse en guise d’au revoir.

— Prends soin de toi, Diablesse. Je sais que l’on se reverra…

Dehors, il faisait encore frais. Le ciel gris d’hiver donnait une ambiance particulière à ces lieux.Il ajusta le col de son manteau. Et commença à s’avancer vers la plage, au loin, les brumes semblaient être posées sur la mer. Il tourna une dernière fois la tête vers la maison de la diablesse. Celle-ci le regardait partir, puis tourna les talons pour retourner à l’intérieur. Il reprit sa marche calmement vers l’embarcadère. Un bateau l’attendait, ainsi qu’une silhouette. Une femme à la taille menue avec des cheveux courts patientait en regardant l’étendue d’eau. L’odeur de l’iode se faisait de plus en plus forte au fur et à mesure qu’il s’approchait. Les bruits de ses pas dans le sable firent tourner la tête de la femme en sa direction.

— Salut mon Clyde ! Je tenais à être là pour te dire au revoir. Dit-elle en lui adressant un petit sourire.

Il s’approcha d’elle, assez près afin qu’il plonge une dernière fois son regard dans le sien.

— Salut Bonnie. Je suis content que tu sois là. J’aurais aimé rester plus longtemps. Mais tu sais qu’ils sont à ma recherche.

Bonnie le stoppa en posant son doigt sur sa bouche.

— J’aurais aimé moi aussi. Mais c’est ainsi… Diablesse t’a donné le papier ?

Il sortit celui-ci de sa poche et le montra à Bonnie. Il était sur le point de le déplier afin de le lire, mais celle-ci l’en empêcha.

— Tu le liras quand tu seras en mer. Cela t’occupera un instant, je pense.

Ils restèrent un moment à se regarder dans les yeux. Une certaine émotion se faisait ressentir à cet instant. On aurait pu croire qu’ils allaient s’échanger un dernier baiser d’adieu, mais tous deux tournèrent la tête au même instant.

— Je dois y aller. Dit-il le dos tourné. Je sais que je te reverrai toi aussi, mais je sais également que tout sera différent entre nous.

—  Nous le savions tous les deux. Soupira-t-elle. Avant que tu partes, j’ai un cadeau à te faire.

Elle lui prit le poignet et passa autour de celui-ci un bracelet. C’était une cordelette avec une ancre de marine en guise de fermoir.

— Il te portera chance dans ton voyage. Tu l’enlèveras quand sera arrivé à ta destination. Tu auras ainsi jeté l’ancre.

Ce cadeau le toucha profondément.

— Mais pour l’instant, il faut que tu largues les amarres et que tu partes loin d’ici. Un long voyage t’attend mon Clyde.

Il répondit d’un signe de la tête, puis s’avança vers l’embarcation. Il s’y installa, détacha les cordes qui le retenait. Bonnie était encore là, faisant face à ce départ qui la touchait également. Il lui adressa un dernier baiser de sa main. L’embarcadère, la plage et la silhouette de Bonnie disparurent peu à peu. Il tendit la voile du mat afin de prendre de la vitesse. Il regarda une dernière fois derrière lui. Il n’y avait plus rien , tout avait disparu dans les brumes. Il inspira longuement, puis sortit le bout de papier que Diablesse lui avait donné et lu ce qui était inscrit :

«Les règles du Je :

1 – Ne pas faire marche arrière

2 – Ne pas faire demi-tour

3 – Ne pas vivre avec ses peurs

4 – Ne pas se mettre de limites

5 – Ne rien s’imposer

6 – Ne rien s’interdire »

Il se mit à sourire en repensant à Bonnie et Diablesse, puis il plongea la main dans la poche de sa veste afin de saisir son stylo. Il griffonna quelques lignes qu’il ajouta à la liste :

« 7 – Ne jamais refermer son cœur

8 – S’autoriser le plaisir et à être heureux »

Il replia le papier et le rangea avec le stylo dans la poche de son manteau. Les brumes commençaient à se dissiper. Les rayons du soleil réchauffèrent son visage, il regarda au loin. Plusieurs îles semblaient se dessiner au loin. Il allait y faire escale très certainement. Son voyage ne faisait que commencer et il savait où celui-ci allait le mener. Tout droit vers sa liberté…

Texte et photo : ©Stéphane Lvq – 30 décembre 2020

Le désastre des astres 2021

L’astrologie est une science approximativement exacte. Et après une année 2020 plus que compliquée, on aimerait quand même bien savoir ce qui nous attend pour l’année qui va suivre. Alors, je me suis remis au travail. J’ai consulté les voyants du tableau de bord de ma voiture, tiré les cartes. C’était la Dordogne, car oui je n’avais qu’un jeu de carte routière sur moi! Puis, j’ai levé les yeux au ciel et les étoiles m’ont dit: « Tu ne vas pas refaire ça quand même? ». Je me suis mis à rire et je leur ai répondu : « Hé bien si ! C’est même à ça que l’on me reconnaît ! »

Bélier : On ne rencontre pas le bélier. C’est lui qui vous rencontre. Il vous fait un rentre-dedans et c’est cela qui fait tout son charme. D’ailleurs, on le voit arriver à des kilomètres à la ronde, fonçant la tête baissée. On se dit, est-ce que je vais arriver à stopper ses ardeurs. Je vous le dis, n’essayez même pas ! Le bélier vous saute au cœur et son côté « tout feu, tout flamme » vous embrase le corps…

Taureau : En amour, le taureau aime la transgression. C’est pour cela que le rouge l’excite. Mais pour l’apéritif, le taureau préférera le blanc, un viognier ou un sauvignon sera très apprécié. Cela l’excite encore plus ! Ainsi mis en appétit, le taureau passera directement au dessert. Par son côté brûlant de désir, le taureau décoiffe et dans l’arène, déneige…

Gémeaux : Bien que l’on dise de lui que c’est un signe compliqué. Le gémeau ne saoule pas, il vous enivre. C’est pour cela que le voit double. En amour, le gémeau raffine les sens et déplombe l’ambiance. Afin que l’instant soit super, le gémeau met tellement le turbo que l’on a vraiment l’impression d’être à plusieurs…

Cancer : Le cancer est une véritable maladie d’amour qui vous tombe dessus sans crier gare. Caché derrière sa carapace, le cancer ne crie pas. Il vous murmure au creux de l’oreille des mots doux qui vous invite à le rejoindre dans son écrin de désir. L’instant n’en serra qu’encore plus chaud afin qu’ensemble, vous puissiez bouillonner de plaisir…

Lion : Dans la jungle de l’amour. Le lion ne sera pas mort ce soir, mais sa proie si… Comme vous le devinez, le lion, c’est sauvage. On peut se laisser dévorer sans crainte, son côté bestial amoureux torride, vous fera monter la fièvre, jouera avec votre corps. Et si vous oser imaginer que le lion peut être rassasié. Détrompez-vous ! En amour, le lion à une faim de loup…

Vierge : On pourrait penser que la vierge est timide aux premiers abords. Mais la vierge est loin d’être farouche en réalité. La vierge est sans pudeur mais avant de vous faire découvrir ses charmes, elle vous fera languir en s’effeuillant très lentement, très langoureusement. Sa danse rituélique vous hypnotisera et là vous comprendrez que la vierge n’est pas folle de la messe, ni molle de la fesse…

Balance : L’amour de la balance ne se vit pas en demie-mesure. La balance est entière et n’aime pas les demies-portions. Le poids de l’amour de la balance étonne. Cela nous en fait perdre l’équilibre. C’est à ce moment-là que la bombe de désir détonne, soufflé par l’explosion de ce signe qui ne manque pas d’air. Le plaisir, il y en aura des tonnes…

Scorpion : Le scorpion est redoutable ! C’est avec la rapidité de l’éclair que celui-ci va droit au but en vous piquant le cœur. Son charme se diffuse alors immédiatement et vous vous trouvez à sa merci. Ce n’est qu’une fois que vous serez séduit que le scorpion vous sortira le grand jeu. Et là, c’est là que votre addiction commencera réellement…

Sagittaire : C’est une erreur de penser que le sagittaire est sage. En amour, un sagittaire, c’est tout sauf sage. Le sagittaire n’a aucune limite, aucun tabou, c’est ce qui en fait le signe le plus chaud de tout le zodiaque. D’ailleurs rien ne peut arrêter son ardeur, et vous emmènera dans un voyage à la découverte de plaisirs encore plus intense…

Capricorne : Il est vrai que le capricorne à du caractère. C’est pour cela qu’on le surnomme aussi l’épice de l’amour. Certes, le capricorne à un petit côté renfermé et casanier, tout en restant très accueillant. Il vous ouvrira sa porte, puis la refermera. Pris ainsi dans son piège, il vous fera découvrir les délices de l’amour. Vous ne voudrez plus jamais repartir…

Verseau : Si un jour un verseau vous sert quelque chose à boire, sachez que vous ne vous en sortirez pas indemne. En amour, le verseau, c’est une véritable tornade. Comme un ouragan, la tempête en soi, l’amour va tout emporter. Car oui, c’est comme ça les verseaux, ils vous emportent afin de découvrir l’amour sous tous ses angles : Recto et verso…

Poisson : Le poisson n’est pas fuyant. Bien au contraire, il vous incite à le suivre dans le grand bain de la passion. T’as pas de maillot ? C’est pas grave ! Le poisson vous invite au bain de minuit de l’amour. Osez plonger la tête la première, vous flotterez dans un océan, tout en écoutant son chant mélodieux des complaintes du plaisir…

Prédiction de l’année : L’année commencera le 1er janvier et se terminera le 31 décembre. Mais, normalement commencera par un N et exceptionnellement terminera par un T. La Saint Valentin sera très certainement entre le 13 et le 15 février de cette année. Mais je vous rappelle que lorsque l’amour est sincère, chaque jour qui passe est une fête. Je n’ai encore rien prévu pour 2021, si ce n’est peut-être mon rendez-vous chez le tatoueur qui est prévu pour le 9 janvier. Hormis ça, je vais me laisser surprendre. Il n’y a pas si longtemps que cela, je parlais de l’évidence et pour que celle-ci dégage toute son alchimie, on ne devait pas l’attendre, mais se laisser surprendre afin que l’on puisse savourer la magie de cet instant.

Sinon, le printemps est prévu pour le mois de mars, les hirondelles reviendront et j’espère que nous profiterons de cette saison. L’été, lui commencera le 21 juin, il sera chaud et puis, l’automne reviendra en septembre et en décembre l’hiver reviendra, nous penserons aux fêtes de fin d’année qui approchent et nous aurons bouclé la boucle.

Chaque chose arrivera au bon moment, avec les bonnes personnes. Alors, ne te pose pas de questions et vis pleinement l’instant !

Et bien sûr, toutes ressemblances avec des personnes, faits ou évènements passés, présents ou futurs, ne sont bien évidement que pures coïncidences. Si les symptômes persistent, consultez votre médecin…

©Stéphane Lvq – 16 décembre 2020

Illustration : Les derniers moments de Maximilien, empereur du Mexique – Jean-Paul Laurens – 1882