La journaliste et la reporter

Central African Republic Killed Journalist

Amélie et Émilie s’étaient rencontrés sur le banc de l’université, toutes les deux avaient continué dans cette école de journalisme. Colocataires durant tout le long de leurs études, un lien solide d’amitié s’était noué entre les deux jeunes filles. Quand elles entrèrent dans le monde du travail, l’une signa un contrat dans un magazine de la capitale, l’autre devint reporter free-lance. Toutes les deux avait cette même passion pour ce métier, elles avaient pleinement conscience que de prendre la plume n’était pas un acte anodin, comme disait l’adage, la plume était plus forte que l’épée. Écrire c’était prendre les armes dans un monde difficile et chacune d’elle avait à cœur cette passion pour ce métier qu’elles aimaient tant. Deux ans s’étaient écoulés depuis la sortie de l’école. Toutes les deux avait 25 ans, deux belles jeunes femmes qui avaient un bel avenir devant elles et très régulièrement, quand leurs plannings le permettaient, elles passaient une soirée ensemble. Les deux jeunes femmes étaient excitées, l’un partait couvrir le festival de Cannes, tandis que l’autre rejoignait le Centrafrique pour un reportage sur la guerre qui sévissait là-bas. Les deux jeunes femmes s’étaient quittées début mai, se promettant l’une et l’autre de se raconter en exclusivité ce qu’elles allaient vivre durant ces deux semaines

Le douanier tamponna le Visa de la reporter en faisant un bruit sourd qui la fit presque sursauter. Il faisait très chaud, la jeune femme portait juste un petit tee-shirt en coton qui commençait à s’humidifier de sa sueur. Au loin, un homme l’attendait, c’était un militaire. C’était un soutien obligatoire dans un pays en guerre, sans quoi elle ne survivrait pas bien longtemps dans un tel pays. Même si on avait l’expérience, pour partir couvrir un conflit, il fallait du soutien. La jeune femme s’avança sac de voyage sur l’épaule d’un côté et appareils photos de l’autre, elle semblait à une de ses jeunes recrues qui s’engageaient dans l’armée afin de sauver sa nation. Le militaire lui tendit la main, puis lui fit une remarque sur sa tenue vestimentaire.

— Tu ne vas pas rester habillée comme ça ? Demanda le rédacteur en chef à la jeune journaliste. Tu es à Cannes! Il va y avoir tout le gratin de Hollywood ! Et ce soir, c’est l’inauguration ! Nous sommes invitées toutes les deux, et je n’ai pas envie de me taper la honte à tes côtés.

Il lui tendit sa carte de couleur rose.

— C’est ta carte d’accréditation ! Tu ne la perds pas, cela te donne accès à tout le festival ! Tu files chez qui tu veux, mais tu t’habilles glamour, classe, sex… OK ?

— C’est OK! répondit Émilie en réajustant son casque.

— Et n’oubliez pas ! Serrez toujours bien la mentonnière ! Cela peut vous sauver la vie, en courant, le casque lourd peut tomber, tandis que pendant ce temps-là, un sniper peut vous coller une balle en pleine tête. Le gilet pare-balle, ça vous tiens chaud! mais c’est votre assurance-vie, ne l’oubliez jamais!

Ce n’était pas son premier reportage, Émilie savait qu’il fallait écouter les conseils des militaires, ce n’était pas une discipline que l’on vous apprenait en école de journaliste. Le reportage était un boulot ingrat, risqué Elle avait suivi les péripéties de cette journaliste en Syrie, tombée gravement malade, ou de ses confrères grièvement blessés. Ici, c’était le tiers-monde, il n’y avait pas des hôpitaux à tous les coins de rues, et si par malheur une plaie s’infectait, cela pouvait rapidement tourner au vinaigre.

Un peu de vinaigre et d’huile d’olive, c’était ce que Amélie s’accordait à mettre sur sa salade. Elle essayait de surveiller sa ligne, c’est vrai Philippe avait raison, elle était à Cannes ! Elle avait beaucoup d’opportunités à sa portée. Tant de célébrités, de personnes influentes, l’occasion était trop belle, sa carrière n’en serait plus que boostée. Oui, il avait raison, il fallait user de ses charmes afin de se faire une place dans ce festival. La jeune femme se leva, pris les sacs pleins de vêtements, dessous affriolants et chaussures qu’elles venaient d’acheter. Elle régla son déjeuner. Le vent frais marin du mois de mai caressait son visage, elle avait fière allure, quelques jeunes hommes se retournaient à son passage afin de reluquer son postérieur. La jeune femme leva la main, un taxi s’arrêta à sa hauteur

Le véhicule était inconfortable et chaque nid de pouls de la route se faisait cruellement ressentir. La jeep verte filait à vive allure, Émilie partait sur les premiers lieux, un petit village à une trentaine de kilomètres au nord. C’était une région tenue par les rebelles, il y avait eut selon les renseignements de violents combats, la population civile avait été touchée. C’est là qu’elle avait choisi d’aller commencer ces premiers clichés. Il y avait ici tant d’horreur à raconter, on était à mille lieux de la superficialité de notre civilisation occidentale, c’était pour cela qu’elle avait choisi le journalisme indépendant qui se rapprochait le plus à sa vision de ce qu’était le journalisme.

Elle adorait ce métier, il était plein de surprise. Son rédacteur l’avait appelé d’urgence, une interview exclusive de ce célibataire hollywoodien. Quelle aubaine! Il fallait qu’elle aille vite se préparer, une interview comme celle-ci pouvait être celle de sa vie. Et de plus avec lui ! Bon nombres de ses confrères seraient prêtes à tout pour une entrevue avec lui. Lui, si séduisant, si glamour Amélie inspira profondément Elle aimait ce parfum

C’était celui de la mort, de la décomposition. Les cadavres étaient entassés dans cette petite église, ils étaient venus se réfugier ici pensant que l’agresseur n’allait pas venir ici, pas dans un lieu comme celui-ci. Mais non Des femmes, des enfants, des vieillards L’église était un véritable charnier, la chaleur avait accéléré la décomposition des corps. Émilie avait envie de vomir, elle se posa un mouchoir sur le nez afin de ne pas vomir. Cette chapelle de brique rouge n’était que l’antichambre de l’enfer, elle regardait autour d’elle et ne vit que misère et désolation.

Elle en avait rien à foutre, son téléphone n’arrêtait pas de sonner suite à l’annonce de cette interview. Elle laissait sonner son téléphone portable qu’elle avait mis sur silencieux. Il s’approchait d’elle, elle avait vu la totalité de ses films. Elle était dingue de lui! Et à ce moment même, il s’approchait d’elle. Ils allaient passer tous les deux un moment privilégié. Elle avait mis en avant tous ses atouts. Une jolie robe légère en fuseau noir qui mettait ses formes en valeur. Brushée, maquillée, elle le regardait s’avancer vers elle. Il lui souriait et dans son regard, elle pouvait voir qu’elle ne le laissait pas indifférent. Oui, ce soir, c’était vraiment la chance de sa vie, elle allait dîner avec le célibataire le plus en vue de toute la planète.

Émilie fit chauffer la moussaka que lui avait fournit l’armée. Les rations de survies étaient sobres, mais correctes. Le petit réchaud pliant avec la petite pastille à faire brûler étaient très pratiques. Il y avait même à l’intérieur, des sucreries, un peu de café lyophilisé et un paquet de mouchoir en papier qui était très pratique lorsque l’on est une femme et que l’on a besoin d’aller aux toilettes. Mais la chose très importante, c’était cette plaquette de pastille qui permettait d’assainir l’eau. L’apocalypse était sous ses yeux, jamais aucune reporter n’avait vu autant d’atrocité. Le jeune sergent qui l’accompagnait, lui conseilla de s’hydrater régulièrement, elle remplit le quart de sa gourde et la porta à ses lèvres.

Elle aimait le champagne, la coupe à la main, le regard plein de lumière, elle trinquait avec ce qui incarnait le plus le Dieu de l’amour sur terre. Amélie n’en pouvait plus, l’interview était terminée et le bel acteur restait auprès d’elle. Son charme avait opéré, ils parlaient de tout de rien, de leurs quotidiens. Lui parlait de son sentiment de solitude, que malgré sa richesse, il n’arrivait pas à trouver l’amour. Il avait cette lumière dans le regard, ces étoiles qu’ont les hommes quand ils tombent amoureux. Amélie souriait. Ils étaient beaux, ils étaient jeunes, ils allaient bien ensemble. Le temps semblait n’avoir aucune emprise , quand soudainement un clic au loin, c’était les paparazzis au loin qui mitraillaient le jeune couple.

Les balles fusaient de partout. Les rebelles étaient arrivés d’on je ne sais où Émilie était couchée au sol, les quatre militaires essayaient tant bien que mal de tenir la position. Mais on ne savait combien les agresseurs étaient. 10, 15 La jeune femme n’avait encore jamais connu de fusillade. Elle se mit réellement à angoisser quand il y eu des tirs de grenades. Un militaire blessé, puis deux. Au milieu de la fusillade, elle tentait tant bien que mal de soigner ce jeune homme touché à la cuisse. Il avait perdu beaucoup trop de sang, si les renforts n’arriveraient pas rapidement, cet homme allait mourir sous ses yeux.

Oui, il mourait d’envie d’elle. C’était flagrant ! Ses mains étaient douces et fortes à la fois. et elle avait aussi envie de lui. Cette boule d’excitation avait littéralement explosée, ils s’étaient embrassés; pas un de ces petits baisers que l’on se fait lors de ces amourettes sans lendemains. Non, un vrai de cinéma plein de passion et d’ardeur ! Son regard brûlait de passion, ils étaient montés dans la suite de son hôtel. C’était une de ces soirées inespérées, qui aurait pu prévoir ce matin une telle situation ? Personne ! Et à cet instant, allongée sur le lit, elle sentait les lèvres de ce dieu vivant remonter le long de ses cuisses pour arriver jusqu’à son entre-jambe. De plaisir, elle se mit à rougir

Elle avait le visage couvert de sang, les quatre militaires étaient morts. Il ne restait plus qu’elle. Ils s’étaient déchaînés sur elle, coups de crosses, coups de pieds, ils s’étaient déchaînés sur elles parce qu’elle était une femme, et que dans leurs religions, une femme doit rester sagement à la maison. À leurs yeux, elle n’était qu’une traînée occidentale, et par de leurs supériorités, ils devaient corriger cette catin venue d’Europe. Tour à tour, ils déchaînèrent leurs violences sur cette femme sans défense.

Elle n’avait jamais connu cela. Ce mec l’avait fait jouir plusieurs fois à la suite. Amélie en avait les jambes qui tremblait tellement que cela avait été intense. En plus d’être beau gosse, ce mec était un coup terrible ! Il était allongé à côté d’elle, les draps froissés de leurs ébats couvrait à peine son corps d’Apollon. Cela ne pouvait se terminer ainsi, cette nuit était la promesse d’un plaisir sans fin. Elle caressa son torse, descendit sa main le long de son bas ventre. Elle avait envie, et cela ne pouvait se terminer ainsi.

Non, cela ne pouvait se terminer ainsi ! Mais le chef des rebelles en avait décidé autrement, après avoir été violée, torturée. Elle était là à genoux au milieu de ce tas de cadavre, mise en joue. Émilie pleurait, elle avait un revolver braqué sur son front. Cet homme la regardait telle une chienne, il avait entre ses mains sa vie, mais cela lui importait peu. Il avait en lui cette ferveur qui brûlait son regard, cette haine, cette rage qui le rendait encore plus effrayant. sa dernière volonté accomplit, elle entendit le déclic de son arme. Puis une détonation C’était la fin

Oui, c’était la fin de leurs relations! Il avait abusé d’elle, et elle était tombée dans le panneau. Une nuit entière à se donner à lui sans aucune retenue à faire des choses que même les actrices X ne font pas. Et lui venait de mettre un terme à leurs relations. Deux jours passés à ses côtés, elle pensait être celle pour qui tout allait changer dans sa vie. elle s’était faite mettre dehors par son garde du corps. Ce salaud avait flashé sur une autre fille à qui il faisait le même numéro. Amélie s’était fait avoir une fois de plus, son monde s’écroulait. Qu’allait penser tout son entourage de cette relation passagère ? Des photographes avaient pris des clichés d’eux, même certains magazines français. Elle allait être la risée de la profession, rabaissée aux rangs de celles qui sont prêtes à tout pour évoluer, même à donner sans retenue leurs corps.

C’est ainsi que l’on retrouva son corps, dans un véhicule. Cela faisait deux jours que la jeune femme était morte. Deux balles dans la tête, les yeux écarquillés. La nouvelle fit l’effet d’une bombe. La profession lui rendait hommage, même le président de la République mettait tout en œuvre afin de retrouver les meurtriers. Elle était une victime de plus de la guerre. Un nom de plus que l’on ajoutait à cette liste de ceux qui étaient morts pour la vérité. Les témoignages étaient poignants, mais elle n’était qu’un nom de plus, une jeune reporter de vingt-cinq ans qui était morte durant son reportage, on parlait d’elle brièvement de son histoire, entre les « affaires » politiques devenue courante et un festival de Cannes qui n’était qu’a son balbutiement. Les pensées dans les médias étaient brèves, les véritables hommages se faisaient sur le web et les réseaux sociaux.

Amélie, le regard plein de larme, lisait les lignes sur cet article. Sa meilleure amie venait de mourir tandis qu’elle, s’était fait sauter par le plus grand salaud de Hollywood. elle n’avait pas vu ce texto que Émilie avait pu envoyer avant de mourir. « Je vous aime ! Adieu ! » C’était le dernier mot qu’elle lui avait envoyé alors qu’elle s’envoyait en l’air avec la coqueluche du cinéma. Amélie se sentait honteuse, elle regardait au loin cette foule qui s’agitait autour de ce festival. De rage, elle jeta son téléphone. La jeune femme avait mal et réalisait ce qui s’était réellement passé. Elle se rappela cette promesse qu’elles s’étaient faites, celle d’aller toujours chercher la vérité. Amélie comprit qu’elle s’était fait aveugler par les lumières artificielles et que pendant que l’une vivait l’instant éphémère d’un conte de fée, l’autre avait vécu l’éternité d’une bien dure réalité.

©S.L – mai 2014

En mémoire à Camille Lepage, assassinée en Centrafrique en mai 2014.

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