L’Odalisque

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Elle était fascinante. Son regard l’avait attiré immédiatement. Ce qui le fascinait encore plus, c’était ses courbes et ses lignes. Pourtant entièrement nue, elle savait rester prude aux visiteurs tout en les invitant à deviner le reste de son anatomie. Elle restait là, immobile, glacée de son marbre. Son visage si doux, mais si froid à la fois. C’est tout ce qui faisait son charme ! Il était resté de longues heures à l’observer. Pièce maîtresse de cette ancienne chapelle, elle l’avait hypnotisé. Le temps s’était écoulé sans qu’il s’en rende compte. Il n’avait pas vu que le gardien était parti, elle semblait lui esquisser un sourire. Elle le retenait de son regard. Lui, ne sentit rien arriver, rien entendre.

Ce fut l’extinction de l’éclairage qui le sorti de cette transe dans laquelle il était plongé. Pour lui, cela ne semblait être que quelques minutes, pourtant de longues heures s’étaient écoulées. Perdu dans son état, il n’avait pas vu le départ du gardien, et personne n’avait fait attention à lui. Immobile pendant tout ce temps, il s’était fondu dans le décor, au beau milieu de ces statues. Il regarda son téléphone portable, mais la batterie de celui-ci était épuisée. Il regarda tout autour de lui. La pénombre donnait une ambiance mystérieuse à cette partie du musée. L’Odalisque avait capté toute son attention. Il avait eu un véritable coup de foudre pour cette œuvre de James Pradier datant de 1841. À chacune de ses visites, c’était un rituel. Elle était la première qu’il allait contempler avant de se perdre dans la collection égyptienne ou la galerie des impressionnistes. Parfois, il lui parlait, lui confiait ses joies, ses peines, mais aussi ses secrets. Il savait qu’elle ne pouvait que rester de marbre.

L’imposante statue de Caïn représentant la race maudite des Dieux semblait l’observer gravement. Durant toute la journée, il avait regardé cette scène, où ce visiteur s’était laissé hypnotisé par cette femme de marbre. Lui, semblait la surveiller, afin que rien n’arrive à l’Odalisque. Bon nombre de visiteurs étaient venus poser leurs regards lubriques sur les courbes de la belle, mais tous ignoraient ce que son nom signifiait. En réalité, les Odalisques étaient des vierges, esclaves des mères de sultans, elles pouvaient devenir concubines si celui-ci acceptait de les déflorer, ne devenant plus au service du harem, mais à celui du bon vouloir sexuel de son souverain. Tous avaient oublié ce détail, et c’est pourquoi Caïn veillait sur elle. Mais ce soir, il y avait un intrus, et le visiteur se sentit très vite mal à l’aise.

Il quitta l’ancienne chapelle où étaient exposées les sculptures. Il remonta les escaliers, le musée Saint Pierre était immense et renfermait une collection très riche sur près de deux étages entiers. Il devait certainement y avoir un gardien, ou même un système de sécurité sophistiqué. Sa présence allait très certainement déclencher des alarmes. Mais rien ne se passa. Il restait là seul, au beau milieu de ces œuvres d’art sans que personne ne se rende compte qu’il ne devait pas être là. Seule la pleine lune qui brillait dans le ciel semblait remarquer sa présence. Les couloirs et les larges escaliers éclairés par l’astre céleste donnaient à chacun de ses pas l’impression d’un voyage dans une autre dimension, où le temps lui-même était suspendu. Quelle heure était-il ? Il ne pouvait le savoir. Il retenta une fois de plus de réanimer son téléphone, mais celui-ci resta inerte, ne voulant rien savoir. Seul le silence semblait lui murmurer des choses, des choses qu’il ne savait entendre, mais qu’il ressentait au plus profond de son âme. Il était suivi…

Il s’égosilla pendant de longues minutes, s’épuisant lentement à parcourir ce dédale artistique. Mais il n’obtint aucune réponse. Il était résolument le seul être vivant, et durant un instant, il se crut être le seul rescapé de la magie de ces lieux. Le silence, la pénombre et cette étrange impression d’être observé par les personnages, cela le mettait très mal à l’aise. Oh Non, il n’avait pas peur. Il n’était simplement pas être à sa place. Logiquement, il devrait être chez lui à dormir paisiblement. Mais ce n’était pas le cas. Il se trouvait là, épuisé. Il trouva une banquette et commença à s’allonger. Demain matin, on allait très certainement le trouver ici. On allait très certainement le questionner. Mais il allait pouvoir rentrer chez lui et reprendre le cours normal de sa vie. Il n’avait qu’à fermer les yeux et plonger rapidement dans le sommeil. Mais il n’arrivait pas à fermer les yeux. Les autres avaient le regard braqué sur lui. Dans son esprit fertile, il imaginait des choses, des situations. Et puis, il y avait cette étrange sensation. Et puis, il eut la confirmation à ses doutes. Il y avait une ombre, et elle bougeait.

Son sang se glaça. Il était tétanisé. Il se mit à parler, comme pour se rassurer. Mais l’ombre se rapprochait en sa direction. Il se mit à crier, à hurler, il se mit à courir, n’importe où. Il monta les escaliers. Et s’engouffra dans la galerie des impressionnistes. Mais l’ombre était toujours là. Comme un dératé, il se mit à courir. Il trébucha. Lorsqu’il se releva, il vit d’autres ombres au loin qui s’approchaient de lui. Il regarda tout autour de lui, les œuvres d’Auguste Rodin et surtout la statue d’Arlequin de Saint-Marceaux avec son petit rictus le paralysèrent définitivement. Il était cerné, pris au piège de ces ombres, et seule la lueur de la lune semblait lui donner un peu d’espoir. La lumière. C’est ça, il devait rester dans la lumière. Il inspira profondément et resta immobile près de la fenêtre. Les ombres avaient disparu, mais l’Arlequin semblait monter la garde. Puis, il vit ce qui le suivait. Il n’en croyait pas ses yeux…

L’Odalisque… Elle était là, s’approchant lentement vers lui. Il voulait crier, s’enfuir, mais il ne le pouvait pas, ses muscles ne lui répondaient plus. La statue s’avançait lentement, son visage impassible, provoqua en lui un intense frisson. Il essaya de lui parler, mais elle ne répondit rien. Puis la lune éclaira un peu plus. La peur lui fit oublier qu’il était le premier. Oui, personne avant lui n’avait posé le regard sur l’intégralité de ce corps. Ces formes si belles, si subtiles. Il ferma les yeux, attendant qu’elle lui donne le coup de grâce. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise lorsqu’il sentit sa main caresser sa joue.

Au début, il se sentait très mal à l’aise. Mais l’Odalisque avait les arguments afin de faire disparaître la gêne. Une onde remontant du plus profond de ses entrailles traversa son corps lorsqu’elle posa ses lèvres sur les siennes. Les mains de la belle, glissant le long de son torse, puis son corps froid contre le sien qu’elle commençait à dénuder lentement. Il sentit l’envie monter en lui. Les mains pourtant de pierre étaient si douces, si délicates. Il ferma les yeux et se laissa emporter par cette étreinte de plus en plus passionnée. Elle l’avait mis à nu. À ce moment, il se demanda s’il était en train de rêver. Mais quand elle l’allongea sur le sol et qu’elle commença à le chevaucher, il réalisa que l’instant était bien réel.

Il n’avait jamais fait l’amour. Jamais ainsi… Auparavant, il n’avait connu que l’acte animal. Le mouvement de va-et-vient, si délicat, il se laissait aller au rythme de cette femme qui semblait lui enseigner comment faire l’amour. Elle l’avait choisi, elle lui offrait sa virginité. Mais lui, l’ignora jusqu’au moment où il sentit son hymen se perforer. Il voulut parler, mais elle posa son doigt devant sa bouche. Son regard lui disait de ne rien dire de profiter de ce moment. La nuit était encore jeune, à chaque mouvement de son bassin, une seconde s’écoulait lentement. Elle lui enseignait la patience dans l’acte. Ils n’étaient pas des bêtes, lui était un homme et elle était œuvre d’art. Et en ce moment-même d’Odalisque, elle était devenue Amazone chevauchant la bête. Et lentement, à chacun de ses mouvements, elle apprivoisait sa proie, et de ses courbes gracieuses rendant de plus en plus l’acte d’une sensualité inouïe et intemporelle.

Mais l’éternité ne dure qu’un temps. Et toute une nuit durant, ils s’étaient donnés l’un à l’autre. Le plaisir montant au fur et à mesure que la nuit finissait. L’aube était arrivée, lui gémissait son plaisir, tandis qu’elle donnait des mouvements de bassin de plus en plus amples. Il avait complètement oublié, où il était. Il s’était laissé dompté, et en avait même oublié que le soleil allait se lever. Aux premiers rayons de soleil, il ressentit une boule d’énergie au plus profond de son ventre. Une onde de choc se propagea au plus profond de son être. Une énergie si forte, si intense, mais une véritable extase, et elle continuant le balancement, le plaisir explosa le brûlant de l’intérieur. C’est ainsi qu’il se laissa se consumer…

Lorsque le gardien arriva, il ne remarqua rien d’anormal. Il sirotait son café tout en faisant son tour d’inspection. Il ne fit pas attention que le système de sécurité avait été désactivé cette nuit. Tout semblait en ordre, sauf ce stylo oublié sur une des banquettes. Il le rangea dans sa poche, puis continuant sa ronde. Il passa pourtant à côté d’eux, mais il ne les remarqua même pas. Pourtant, ils étaient là, sous le regard de Caïn. Leurs deux âmes encore enlacées, et lui, enfermé dans le cœur de l’Odalisque afin que leur amour continue chaque nuit à tout jamais…

©S.V – 16 juin 2017

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