Le Styx-Express

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— Cet endroit n’est plus bon pour toi ! Tu dois partir !

Je baissais la tête, puis la redressais pour regarder mon interlocuteur droit dans les yeux. Il avait raison, ce lieu n’était plus fait pour moi. Je devais partir loin d’ici, loin de tout ça.

— Comment dois-je faire ? Demandais-je.

Il me sourit et me tapa sur l’épaule.

— Allons, mon ami ! Tu connais le chemin qui mène jusque là-bas. Tu l’as dans le cœur depuis ta naissance. Tu l’as simplement oublié.

Il avait raison. J’ai eu, je n’avais jamais osé faire quoi que ce soit. J’étais resté dans mon coin espérant que quelque chose arrive, mais jamais rien ne s’était passé. Je savais que je ne pouvais rester ici, mais l’aventure de repartir vers un lieu inconnu m’effrayait un peu. Il me tendit un billet de train, je le saisis délicatement. Dessus était inscrit mon nom à l’encre rouge.

— Qu’est-ce que c’est ? Je n’ai pas les moyens de…

— Chut mon ami ! Me coupa -t-il. Chacun d’entre nous possède un billet comme celui-ci. Mais ce n’est pas tout le monde qui le réclame. C’est un aller-simple, mais quand tu seras fatigué, alors tu reviendras ici pour te ressourcer. Ce trajet, nous le faisons tous, mais toi, tu es resté trop longtemps ici. Et tu as oublié cela.

— Où mène donc ce train ? Demandais-je intrigué les yeux fixés sur le précieux ticket.

— Vers ta nouvelle vie… N’était-ce pas ce dont tu rêvais ?

Je restais silencieux. Presque honteux, il avait raison. C’était tout ce dont j’avais rêvé. Mais que je n’avais pas osé réaliser. Je saisis mes quelques affaires et fis ma toilette afin d’être un peu plus présentable, ramassa le peu d’affaires dans ma valise et ferma la porte de mon petit appartement. Avant de passer le perron de l’entrée de l’immeuble, il sourit et ce qui me réconforta.

— Sois confiant ! Tu connais le chemin pour revenir ici ! Tu reviendras, dans quelques années, tu oublieras même cet endroit. Et je peux t’affirmer que une fois là-bas, tu n’auras pas envie de revenir ici !

— Comment puis-je oublier ? Ici, c’est chez moi !

Je marquais un temps d’arrêt, l’homme me sourit. Il me fit un signe de tête de le suivre, ce que je fis. Il m’emmena dans sa voiture noire. Je posai ma valise dans le coffre, et montai à l’avant. Les rues étaient désertes, il faisait encore nuit. Je regardais par la fenêtre les quelques personnes qui restaient encore dans les rues. Pauvres âmes solitaires en quête de repères. Leurs visages fatigués par cette vie nocturne, ils me faisaient penser à des papillons de nuit qui s’étaient brûlé les ailes auprès des projecteurs trop brûlants. Auparavant, j’avais été comme eux, mais depuis, j’avais recherché autre chose.

— De quoi te souviens-tu ? Me demanda mon guide.

— Je ne sais pas. Je suis incapable de savoir de quoi vous parlez. Répondis-je.

— Te souviens-tu de ta première venue ici ?

Je tentais de me souvenir, mais rien ne me venait à l’esprit. J’avais occulté de ma mémoire absolument tout.

— Sais-tu au moins combien de fois tu es venu ici ?

Je tournai la tête subitement. Cette phrase me disait quelque chose, j’avais l’impression de l’avoir entendu et d’avoir déjà vécu cette scène.

— Qui êtes-vous ?

— Allons ! Tu le sais !

— Non, je ne me souviens de rien. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir vécu cette scène.

Il se mit à rire.

— Tu me fais le même coup à chaque fois ! Tu oublies tout en venant ici, tu chutes, tu sombres, tu te relèves, mais tu oublies absolument tout ! Je dois réactiver ta mémoire, lentement, quand tu es prêt, pour pas que tu te bloques. Allons ! Tu pourrais y mettre un peu du tien !

Il stoppa le véhicule, nous étions arrivés devant la gare. Je descendis de la voiture, il prit ma valise et m’accompagna dans le hall de la gare. Je n’avais pas le souvenir d’être venu ici, mais étrangement, le lieu m’était terriblement familier. Le visage des voyageurs, du personnel, et de cette personne qui était venue sonner à ma porte. J’avais murmuré son nom, et il m’avait entendu. Il était venu exaucer mon vœu, vivre enfin… Et maintenant que j’étais dans cette gare, j’étais encore plus angoissé. Il regarda sa montre, et m’accompagna jusqu’au quai.

Le train était impressionnant, les wagons semblaient être d’un luxe sans pareil. L’intérieur orné de cuivre, de moquette grenat et de bois aux essences rares. La locomotive, façonnée d’acier noir qui semblait indestructible, crachait de grosses volutes de fumées et faisait un bruit assourdissant.

— Monte ! Le train ne va pas tarder à partir !

— Mais je ne sais pas qui vous êtes ! Et surtout où va ce train !

Il me donna une tape amicale sur l’épaule.

— Allons, tu sais qui je suis ! Tu te souviendras de tout durant le trajet.

Le chef de gare se mit à siffler et instinctivement, je montai dans le wagon. Je m’installai dans un compartiment, où était déjà installé un jeune couple que je saluai poliment. Dehors, je vis cet homme qui me fit un dernier signe de la main. Son nom, je n’arrivais pas à m’en souvenir. Pourtant, je l’avais murmuré avant qu’il arrive comme par enchantement. Az… Az.. Azraël ! Mes yeux écarquillèrent de stupeur ! C’était Azraël ! L’ange de la vie comme on l’appelait ici. On murmurait son nom lorsque l’on était prêt enfin à vivre… Le train commençait à partir, je me levais subitement. À son sourire, je vis qu’il avait compris que la mémoire m’était revenue.

Effectivement, les souvenirs me revinrent. Je me souvenais de toutes ces vies passées, de toutes mes morts aussi… Des douces et des violentes, et à chacune d’elles, je revenais ici en ces lieux. Je retrouvais mon appartement durant un instant, j’y reprenais ma vie, mes petites habitudes. Sur mes carnets, j’écrivais le récit de mes vies passées. Elles étaient si nombreuses, et le temps entre deux vies semblait si court. Une vie de mort est si courte, et la vie prend tant de temps ! Mais cela faisait partie du cycle. On vit, on meurt et on doit renaître, pour que l’on puisse régénérer notre âme. Je me mis à rire, le jeune couple me regardait en souriant.

— Vous avez l’habitude des voyages ? Me demanda le jeune homme. Avec mon épouse, c’est la première fois pour nous.

— Vous n’avez jamais pris le Styx-Express ? Demandais-je étonné.

— Non. Dites-Nous, c’est comment la réincarnation ?

— Vous allez voir ! Dis-je en souriant. Vous allez l’adorer… Et vous allez tellement l’aimer, qu’a chaque fois, vous aller vouloir y revenir !

©S.V – Le Styx-Express – 11 décembre 2015

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