L’aube (l’élan du cœur)

V

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Il n’est pas évident de se remettre en question, de réapprendre tout ce que l’on pensait savoir. Les certitudes du mental bloquaient ce nouvel apprentissage. Le passé et le chemin parcouru étaient grands, les batailles nombreuses. Mais pour un pilote chevronné, j’en étais là, crashé par ce tir qui m’avait retrouvé ici. Faire autorité sur soi, c’est accepter que l’on soit qu’un homme, mais celui-ci, je ne l’avais jamais accepté. Dans cette guerre, j’avais combattu pour les autres, pour un idéal, j’avais donné, sacrifié, pris des risques inconsidérés, mais jamais je ne m’étais accepté. Durant mon école de pilotage, j’étais à part. Solitaire, observant, j’avais en moi cette rage et cette colère envers la nature même de l’homme. Les lois du ciel, je les trouvais injustes. C’était avec ce dieu du ciel que j’étais fâché durant toutes ces années. Mais ce que j’avais oublié, en le reniant, je m’étais renié par la même occasion. Je n’avais pas la stabilité de vol que je voulais. Réapprendre, l’idée était complètement folle. Au début, je n’écoutais pas, car l’expérience me faisait penser que je savais sur ce monde. Or, je ne savais rien, je ne connaissais absolument rien. L’instructeur qui accepta cette folie, me regarda avec ses grands yeux ouverts, puis se mit à rire.

— D’accord, me dit-il. Mais je te préviens, tu vas devoir tout réapprendre et oublier ce que tu penses savoir.

J’acquiesçais d’un signe de tête, et pris conscience que j’avais décidé de reprendre le contrôle sur ma personnalité. J’avais osé, je me faisais de plus en plus silencieux, je suivais enfin ce cœur, croyant un peu plus aux miracles de la vie. Là, je voulais retrouver ma place, et me mis en route pour cet enseignement. Dans un bilan, il est vrai qu’il est facile de faire la liste de ses points forts, mais lorsque l’on doit dresser la liste de ses faiblesses, là, c’est un peu plus difficile. Ce n’est pas facile, cela fait mal, et on doit en fait accepter ce que l’on est réellement.

Lorsque Daleth, mon instructeur me tendit le recueil des lois du ciel, je fis mine au départ de ne pas le voir. Les cours se suivaient, revoyant les bases, mais quelque chose bloquait. Cela ne s’imprégnait pas en moi. J’étais assidu et volontaire, mais je n’y arrivais pas.

— Crois-tu en toi ? Me demanda-t-il.

La réponse était évidente. Lorsque l’on a perdu la foi de puis bien longtemps, quand on a rien à quoi croire si ce n’est que la folie des hommes et des femmes. On ne peut croire en soi. Fort de mon mental, j’avais essayé de me prouver que je pouvais vaincre n’importe quelle épreuve. Mais cela m’avait enfermé ici. C’est ce qui avait alourdit mon appareil et fait me crasher. Mon blindage n’est qu’une apparence, mon système d’armement n’avait que précipiter le tout sur ces vastes paysages de désolation. C’était rude à voir. Je dois avouer, j’ai pleuré lorsqu’il m’a dit ces mots. Les larmes coulèrent le long de mon visage, et malgré la douceur avec laquelle il essayait de me réconforter, mes sanglots se firent de plus en plus fort. Croire en moi, avoir la foi, accepter ce souffle de vie qui était en moi, je n’avais jamais voulu le ressentir. C’est lorsque les larmes s’arrêtèrent de couler que je commençais à aller un peu mieux. J’inspirais lentement. Le regard de mon instructeur était plein de bienveillance, et me dit que d’avoir foi ne suffisait pas.

— Sais-tu aimer ?

Je suis resté quelques minutes dans le silence. J’étais réellement pétrifié en entendant cette question. La réponse était évidente, j’avais bien essayé, mais aimer réellement, je n’avais su le faire correctement. J’avais fui tout le long de ma vie, j’étais parti un peu trop jeune à la guerre, mais c’était pour oublier d’où je venais. Le passé, je ne l’acceptais pas non plus. Pourtant, savoir d’où on vient, c’est également important que savoir où on va. Or, j’avais combattu, oubliant d’où je venais, et ne sachant pas où je voulais aller. Je compris alors que je n’avais été qu’un mercenaire, constamment dans le choix de me battre pour diverses causes que j’avais décidé.

Caché derrière ma cuirasse, je me suis rendu compte que je n’avais été qu’une illusion qui avait poursuivi des mirages. J’avais combattu, mais je n’avais jamais été récompensé. Oh, bien sûr, on m’avait proposé des récompenses, mais accroché à ma fierté, j’avais toujours refusé catégoriquement tout cadeaux que la vie voulait m’apporter. Je n’avais su voir, aveuglé par cet ego. Je réalisais cela, et je m’en voulais amèrement. Oh ! Connaissez-vous ce goût qui remonte quand on commence à avoir la rage qui commence lentement à monter au fond de son être ?

— Lâches ce contrôle que tu veux avoir. Oublies ce que tu sais, et acceptes ce que tu es. Me dit calmement Daleth en me souriant.

Mais je n’y arrivais pas. La rage continuait de monter. Tant d’injustices, tant de combats, tant de morts, et moi et moi… Toujours ce moi qui revenait sans cesse sur le devant de la scène. J’ai hurlé à ce moment-là. Mon cri déchira le silence du camp. Tous s’arrêtèrent net et s’approchèrent de moi. Mais je continuais mon cri, cela me faisait mal d’accepter ce corps, cette âme et cet esprit qui était en moi depuis toujours, mais que j’avais toujours rejeté avec une puissance sans précédent. Aujourd’hui, ceux-ci revenaient en force et je venais de me le prendre en pleine tête, comme un boomerang que l’on avait jeté dans le temps et qui revenait alors que l’attention s’était relâchée. Quand celui-ci s’arrêta, je regardais l’assistance tout autour de moi hébété par cette crise de fureur que je venais de traverser. Daleth fit signe aux gardiens, ainsi qu’aux autres, les rassurant qu’il n’y avait aucun danger.

— Il vient d’accepter. Dit-il. Je l’ai pris dans mon enseignement afin qu’il apprenne à se maîtriser. Vous pouvez comprendre.

— Qu’il fasse cela dans le silence ! Lança un des gardiens. S’il continue, je le mets en isolement.

— Ne le jugez pas! Un homme qui réalise ce qu’il est réellement ne peut être jugé aussi brièvement.

— C’est un malade ! Hurla un des prisonniers.

— Oui ! Mettez-le en isolement ! Cria un autre.

Je regardais tout autour de moi, je voyais le visage de Daleth, ceux de mes gardiens et des prisonniers, impassibles qui continuaient de me dévisager. C’est à ce moment que se fit le déclic. Je compris comment ce camp était gardé. Il n’y avait aucun gardien, aucune direction dans ce camp. Nous étions tous enfermés ici, chacun surveillant un autre afin qu’il ne s’échappe. Ce camp, ce monde, tel qu’il était n’était qu’une illusion de nos esprits. Je regardais encore une fois le visage de mon instructeur, j’avais la bouche ouverte dans laquelle se déversait mes larmes qui se remettaient à couler.

— Tu as enfin compris ! s’exclama-t-il.

Je hochais de la tête afin de lui répondre. Tous s’éloignaient pour retourner à leurs occupations. Oui, tout ceci n’était qu’une illusion, tout comme cette guerre. J’entendis un craquement. C’était celui de la couche de certitudes qui enveloppait mon esprit qui venait de se briser. Dans la pénombre, je vis un rayon de lumière qui transperça les nuages sombres.

— C’est l’aube d’une nouvelle existence qui vient de commencer pour toi, me dit Daleth. Celle-ci ne fait que commencer, mais il faut que tu apprennes à garder l’équilibre, et bien des choses de ce monde.

— C’est difficile ? Demandais-je.

— Non, tout ceci est en toi. Caché au plus profond de ton être, et ne demande qu’a être révélé.

Daleth me souriait, tandis que je regardais le paysage et les autres qui m’entouraient. Puis, mon regard se porta sur ce rayon de lumière. Je me dirigeais vers lui afin qu’il éclaire et réchauffe mon visage. Cela faisait de puis bien longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien. Mon professeur me laissa quelques instants, puis brisa le silence.

— On retourne à l’instruction, mon jeune pilote ? Dit-il joyeusement.

— Oui, professeur ! Répondis-je sans hésiter…

©S.V – 28/10/17

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