Jour 16 – La traversée de la ville

Jour 16,

Depuis le début du confinement, mes déplacements professionnels se faisaient dans mon secteur. Aller au dépôt ne me prenait que 15 minutes à pied, traversant un sympathique parc verdoyant. Mais depuis hier, ma mutation est effective et désormais, c’est la ville que je dois traverser. L’offre de transport s’étant adaptée à la situation, bus et métro se sont raréfiés. Cela donne une situation assez étrange surtout lorsque l’on loupe sa correspondance pour quelques secondes.

J’avais près de 10 minutes d’attente. J’étais seul dans cette station de métro habituellement bondée. Je commençais à faire les cents pas le long du quai. Derrière les barrières, je voyais une personne qui m’observait. Sa silhouette fantomatique habillée de vieux vêtements dépareillées, son regard vitreux et sa coiffure hirsute, sa situation se devinait très clairement. C’était un homme affamé, désocialisé et qui semblait guetter une proie facile.

Or, je me tenais debout, dans mon uniforme d’agent du réseau, chaussé de ma paire de rangers. Bien que cette situation peut mettre mal à l’aise, je suis sorti, d’un pas sûr et affirmé. Mon nouveau dépôt ne se trouvait qu’a quelques minutes à pied d’ici et j’avais envie de voir ce que la ville était devenue. Voyant que je me dirigeai vers lui, l’individu se mit dans un recoin sombre. Nos regards se croisèrent, je lui fis comprendre que s’il tentait quelque chose, j’allais lui donner du fil à retordre. Et lui me fit comprendre qu’il était une âme aux abois, tiraillé par la faim et la peur que cette situation provoquait dans la ville.

La place Bellecour était vide… Quelques âmes la traversaient, faisant du jogging ou pour aller faire quelques courses. Ce lieu qui d’habitude est le centre commerçant de la ville était complètement déserté. Autour de moi, la rue de la République, une artère habituellement bondée, accentuait cette sensation de ville fantôme. La Place Antonin Poncet qui était dans le même état donnait la même sensation. Je devais faire vite et même si j’avais de l’avance, je savais que je ne pouvais rester ici.

Je pris la destination de Perrache. Au départ dans la première rue qui s’offrait à moi. Mais analysant la situation, je pris la décision de n’emprunter que les artères principales. Les rues étaient désertes, et parfois étroites. La prudence me conseillait de m’orienter sur la rue Victor Hugo qui était une artère commerçante assez large et me mènerait en sécurité à ma destination. Le jour d’avant, j’annonçais que j’allais faire des photos. Mais aujourd’hui, en me rendant compte de la situation, les rares photos étaient prises très rapidement. Les rues désertes et les rares âmes qui étaient là se hâtaient comme moi. Les nombreux SDF du quartier, survivant de la charité, eux aussi se retrouvaient sans ressources. Ma marche était rapide malgré la lourdeur de mes chaussures. Je sentais les muscles de mes cuisses forcer tandis que j’entendais les complaintes de la rue. Je croisais quelques regards, la peur, la faim, la soif ou l’envie d’une cigarette se lisaient très distinctement. Si auparavant, quand je le pouvais je laissais quelques pièces. Là, je savais que je ne pouvais rien faire pour eux. Donner à un et pas à l’autre, dans ce cas, c’est de choisir qui va survivre ou mourir. Je n’ai pas le droit de faire ce choix.

Puis la place Carnot s’offrit à moi. Mon regard se porta sur le parterre fleurit de tulipes multicolores, puis sur l’imposante statue de Marianne qui semblait surveiller le groupe de SDF qui s’était amassé de l’autre côté de la place. Je pris l’escalator et traversa le complexe en gardant toujours cette même démarche.

Puis arriva le Cours Charlemagne qui se dévoila. En haut des escalators, j’avais une vue incroyable sur ce quartier que j’ai vu se métamorphoser. La ligne de tramway se distinguait nettement par son sillon. Je pris quelques secondes pour apprécier cette vue et cette perspective que j’avais sous les yeux. Puis, je pris les escalators et repris ma course pour enfin tourner à droite sur le cours Suchet. Malgré ma démarche rapide, je reconnaissais les lieux. Un quartier que j’avais fréquenté alors il y a une dizaine d’années. Beaucoup de choses avaient changé, les petits bouchons que j’avais connu avaient désormais disparus. C’était une autre époque révolue, et celle que nous vivons actuellement va très certainement encore modifier profondément ces lieux.

J’étais arrivé à destination. Nouveau dépôt, nouveaux collègues, nouvelles hiérarchies, mais également, pour l’occasion, nouvelles organisations. Ma journée se fit sans problèmes. Mais au fil des heures qui s’écoulaient, je gardai en mémoire que je devais faire le chemin en sens inverse. Je terminais mon service à 21 h 47 et j’étais conscient que je ne pouvais faire le même parcours.

Un collègue de travail me déposa à la gare routière. Et sans attendre, je me suis dirigé vers le métro. Encore une fois, le quai était vide et j’avais dix minutes d’attente. Mais cette fois-ci, je suis resté là à attendre, tout en faisant les cents pas. Le métro arriva et je pris place. Dans la rame, nous n’étions que deux, chacun gardant ses distances. Les stations défilèrent et lorsque nous arrivâmes à Bellecour. Je sortis précipitamment. Pour la première fois, je me suis mis à courir dans les couloirs de la station. Ce n’était pas un sprint, mais une course modérée afin que je puisse atteindre ma correspondance. Le métro D en direction de la gare de Vaise était là. J’eus le temps de monter à bord avant que les portes se referment. Dehors, il y avait une femme qui attendait la rame qui allait dans l’autre direction. En la regardant, en ayant vécu ces instants, je compris ce que peux ressentir une femme seule. Tant d’angoisses et de peurs, à une époque où le confinement exacerbe les peurs mais aussi les instincts les plus primaires.

J’aurais pu continuer jusqu’au terminus, prendre une correspondance. Mais j’ai choisi de descendre à la station Valmy. La rue Marietton était encore un peu animée. Les rares kebabs et pizzeria continuaient à travailler. Sur le pas des portes, les livreurs attendaient avec leurs scooters et leurs gros sacs à dos. Cette rue, je l’avais parcouru tant de fois, je me sentais un peu plus à l’aise. Ma démarche continuait d’un pas un peu plus assuré. Mes chaussures étaient toujours aussi lourdes, mais j’avais hâte de rentrer. Je remontais la rue, m’arrêta un instant pour jeter un coup d’œil dans celle où se trouve mon ancien dépôt. Puis je retrouvais cet itinéraire que je connaissais si bien. Ces 120 marches d’escaliers, puis ces 40 autres, et enfin ce parc du Vallon.

Malgré l’heure, il y avait encore quelques âmes. Je les connais, j’ai l’habitude de les croiser. Au loin, je vois mon immeuble qui se distingue au fond du parc. Ma marche ne faiblit pas. Je pousse le petit portail, puis me dirige vers la porte d’entrée. Je regarde mon téléphone, il est 22h 45. Trois quarts d’heure se sont écoulé depuis mon départ du dépôt. Lentement, je monte les derniers escaliers qui me mène au deuxième étage. Je suis enfin arrivé. Mon premier réflexe c’est de me laver les mains, puis d’enlever cette lourde paire de rangers. Je me déshabille, prends une douche, puis me met dans une tenue plus confortable. Je me prépare un frugal repas que je mange devant mon ordinateur. Je consulte les infos. Je vois un article, sur les Français inquiets de leurs pouvoirs d’achat face au chômage partiel. Je regarde ces visages qui sont dans cet écran et qui se plaignent de perdre de l’argent. Je remarque ce témoignage de cette cadre qui déclare qu’elle a perdu 600 euros, et que le mois prochain elle allait en perdre près de 1000 et qu’elle n’allait toucher que 1600. Je trouve cela ironique, après avoir été témoin de la misère sociale, quand vient le soir, sur les écrans, je vois ces cadres qui s’indignent. j’ai envie de leur souhaiter la bienvenue dans ma réalité.

Mais il est tard. Demain est un autre jour et je vais devoir encore traverser la ville. Je le ferais encore après-demain. C’est cela le lot du service public, il ne sait s’arrêter…

Texte et Photo : ©Stéphane Lévêque – 31 mars 2020

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