Jour 22 – Un des Sens

Jour 22,

Plusieurs semaines après n’avoir travaillé que les après-midi, j’avais presque oublié le son de mon réveil. J’ai encore la notion du temps, en ayant bien connaissance de la date du jour afin de savoir si je dois aller travailler ou rester confiné. Mais la notion de mémoire commence à me faire défaut. C’était quand la dernière fois que je me suis levé tôt ? En essayant de me remémorer cela, d’autres questions surgissent et me font comprendre que, coupé de tout contact sensoriel, je me retrouve quelque peu désorienté. À quand remonte ma dernière poignée de main ? Je n’arrive plus à m’en souvenir…

C’étaient des choses anodines auparavant, mais qui maintenant, ont leurs importances. Nous sommes privés d’un sens, celui du toucher, et donc de notre mémoire sensorielle. Les autres, je l’espère pour vous, fonctionnent normalement. Nous aimons toucher, cela nous permet de comprendre mais également d’expérimenter. Le toucher, couplé avec l’utilisation de notre pouce, nous a permis d’utiliser des outils, de créer et façonner. Sans pouce, l’écriture n’aurait pas été permise et notre évolution n’aurait pas eut lieu. Mais dan sa forme la plus primaire, le toucher, c’est ressentir l’autre.

Lorsque l’on se serre la main, dans un bref instant, au-delà des échanges microbiens, ce sont deux univers qui se rencontrent. À travers nos épidermes, ce sont nos énergies et nos magnétismes qui se mêlent durant un instant. La vie se ressent, simplement en l’effleurant, alors que dire lors d’un instant de caresse, quand deux corps blottit l’un contre l’autre, ressentant ainsi la chaleur de l’autre. La base de la relation humaine passe par nos sens, et en ce moment, nous apprenons à vivre privé de celui-ci.

C’est en écrivant ceci que je sais désormais ce que je désirerais après la levée de ce confinement. Un massage, tout simplement. Pouvoir sentir une main qui m’apaise et qui me rappelle que je suis un être humain. Mes traversées de la ville me raffermissent les muscles de mes cuisses ainsi que de mon fessier. Ces chaussures sont si lourdes et je suis tellement fatigué…

J’étais conscient de cela. Cette épreuve de confinement, ainsi privé d’un sens, c’est une course d’endurance. On ne sait se reposer ou se ressourcer. Tous ensemble et isolés en même temps, nous faisons face à ce que nous sommes, réalisant ainsi ce que nous avons de trop ou ce qui nous manque. Savions-nous auparavant apprécier les contacts que nous avions ? Une main posée sur la peau. Qui, à part moi, ne s’en souviens plus ?

Certaines relations étaient insensées et aujourd’hui, nous les voyons exploser. Violences conjugales, disputes… Les esprits s’échauffent et les nerfs sont à vifs. Je me souviens de ce collègue qui me racontait que sa copine ne voulait pas qu’il vienne travailler, que s’il ramenait le virus chez eux, elle le quitterait. J’avais envie de lui dire qu’une réponse comme celle-ci signifiait qu’elle ne l’aimait pas, mais je n’ai rien répondu. Je n’ai fait qu’ouvrir la porte pour qu’il puisse se rendre à sa relève. Je préférais laisser le temps lui faire découvrir cela.

Ainsi privé d’un des sens, les illusions s’estompent peu à peu, même pour moi. Cela fait combien de temps que je n’ai pas aimé ? Même cela, je ne m’en souviens plus. Certes, je me rappelle de ma dernière relation sexuelle, mais en ce qui concerne la sensation d’aimer pleinement, je ne m’en souviens plus. J’ai la sensation d’être dans l’attente, comme si celle-ci restaurait ma virginité. J’avoue, cela peut sembler frustrant, mais cela me permettra de savourer pleinement le moment. Je sais réguler mes envies et canaliser mes pulsions. Alors, en attendant, j’effleure du bout de mes doigts, les touches en plastique de ce clavier.

Au fil des jours, l’indécence de cette situation sanitaire, sociale, économique et culturelle à la fois, provoque inéluctablement une sensibilité des esprits. Nous sommes plus réceptifs à ce qu’il se passe tout autour de nous. Un virus à ralenti notre système créant ainsi une faille dans le programme. Les lettres deviennent des mots, les mots deviennent des phrases, elles sont comme des lignes de code que l’on pourrait programmer. C’est une brèche sur le programme mondial, absolument tout devient possible, même celui de hacker la matrice universelle…

Illustration : « Le Hamac » ou « Le Rêve » – Gustave Courbet – 1844

Texte : ©Stéphane Lévêque – 6 avril 2020

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