Les règles du « Je » — Le brelan de dame

L’arrivée d’Astaroth et de ses hommes n’était pas passée inaperçue. Tous ceux qui travaillaient sur le port s’arrêtèrent soudainement. Le général des armées était connu pour ses méthodes considérées comme un peu trop brutales, mais ici sur le port, celui-ci n’avait aucune autorité, car ce lieu était sous celle de Charron.

Charron était le premier passeur de l’histoire, celui-ci transportait les âmes des défunts le long du Styx. Afin de payer le passage, il se faisait payer d’une pièce de monnaie. Très rapidement, Charron, ayant le monopole, amassa une petite fortune. Il fit construire d’autres bateaux et embaucha du personnel. Son affaire prit pas mal d’importance, le capital de son entreprise devint si important qu’il avait réussi à faire du port un lieu neutre où seule son autorité prévalait. Ses hommes le savaient très bien et il n’était pas rare quand une autorité d’une autre zone venait sur les lieux qu’elle se faisait un peu malmener par les dockers et les navigateurs.

Le général n’aimait pas venir ici. La diplomatie, c’était pas vraiment son truc et puis, ces enfoirés pouvaient se mettre en grève si on leur parlait mal. C’est pour cela qu’il n’était pas venu avec la totalité de ses hommes, seule sa garde personnelle était restée auprès de lui. Astaroth marchait lentement marchant droit devant lui en évitant de croiser les regards du personnel qui pouvait profiter d’un regard de travers pour déclencher une altercation qui se prolongerait sur un arrêt de la production.

La silhouette squelettique de Charron se reconnaissait entre mille, elle contrastait avec l’imposante carrure d’Astaroth. Le passeur en chef ne craignait pas le général. D’ailleurs, il ne craignait personne, il n’avait pas besoin de la force pour se faire respecter, car il suffisait qu’il donne l’ordre d’arrêter toutes activités pour causer de sérieux problèmes de ravitaillement. Charron, le sourire aux lèvres, s’amusait de voir les hauts dirigeants lorsqu’ils venaient le voir. Les voir ainsi mal à l’aise, ayant peur que la situation dégénère, ils semblaient si vulnérables.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Demanda Charron sur un ton ironique. Tu n’as pas l’air d’être à ton aise.

Le général fit une grimace puis grommela.

— T’es toujours obligé d’en rajouter ? Tu sais bien que l’on n’aime pas venir ici, et tu sais bien pourquoi. Nos patrons n’aiment pas trop quand tes gars se mettent en grève. Vous nous mettez à chaque fois un bordel sans nom.

— Alors, si vous n’aimez pas venir ici. Pourquoi es-tu venu ?

— Je suis venu questionner un de tes gars. Tu sais qu’il te manque un des navires de ta flotte.

Charron ne semblait pas surpris.

— Oui, je le sais très bien.

Astaroth resta dubitatif, il pensait qu’il allait surprendre le passeur en chef.

— On a eu une évasion il y a quelques heures. Il a été aidé et il a pris la fuite grâce à l’un de tes hommes. On veut simplement lui poser des questions.

— Oui, j’avais bien compris. Répondit Charron en restant impassible. Mais tu ne questionneras pas mes gars. Ici, tout passe par moi. C’est moi qui gère les affaires, pas mes gars.

— Donc, si quelqu’un désire un bateau, il passe par toi ?

— Oui. Et si tu veux m’arrêter, tu ne peux même pas. T’as aucune autorité ici. J’ai effectivement un bateau en moins depuis quelques heures. Je le sais et je sais qui l’utilise en ce moment, déclara le passeur sans sourcilier.

— Ça te ne dérange pas d’aider un fugitif aussi dangereux ? Demanda Astaroth. Tu sais que je peux revenir avec plus d’hommes ?

— Oui, je sais que tu le peux. Mais cela déclencherait l’arrêt des transports, car mes gars arrêteraient le travail. Cela provoquerait un sacré merdier, et une fois de plus, je pourrais imposer mes conditions. Je serais relâché et tu pourrais même me lécher le cul que je ne répondrais à aucune de tes questions.

Astaroth avait envie de jurer, mais celui se retint. Il n’avait pas envie que Charron se bloque.

— Alors, Astaroth ? Que veux-tu ?

— À qui t’a vendu le bateau ?

— Je ne l’ai pas vendu. Je l’ai donné…

— Pardon ? S’étonna le général. Toi, Charron ? Tu as donné un de tes bateaux.

— Oui. Je n’avais pas le choix. Une femme est venue hier. Tu sais qui elle est ?

— Tu parles de Bonnie ?

— Oui, répondit Charron. Elle est venue me demander un navire. Elle a invoqué un vieux service que je devais à Clyde.

— Tu devais un service ? Toi ? T’es sérieux ?

— Oui. Rétorqua le passeur le visage visiblement gêné.

— Dis-moi en plus.

— Je ne peux pas. C’est trop gênant.

— Promis, je ne dirais rien. Tu as ma parole.

— Que vaut la parole d’un démon. Qu’aurais-je droit en retour ? Je n’ai pas envie de te devoir un service.

Astaroth regarda le passeur, puis hocha la tête.

— Nous serons quittes. Je ne dirais rien et toi, tu m’expliques pourquoi tu lui devais un service.

— J’ai perdu mon bateau au jeu. Déclara Charron en baissant la tête. C’était il y a très longtemps. J’avais perdu pas mal d’argent, j’avais voulu me refaire et j’avais misé un bateau et je l’ai perdu.

Astaroth fit une grimace.

— Je lui devais ce bateau, ajouta le passeur. Bonnie est venue réclamer ma dette. Je suis quitte désormais.

Le général ne savait pas trop quoi répondre. Il y avait une chose qu’il n’arrivait pas trop à comprendre. Quand est-ce que Charron avait perdu son bateau. Clyde était enfermé depuis si longtemps.

— Charron, demanda Astaroth. Il y a un truc que je n’arrive pas à comprendre. Depuis quand tu dois ce bateau ? Clyde était enfermé depuis la nuit des temps. Comment as-tu pu le rencontrer ?

Le passeur inspira longuement avant de répondre.

— C’était lors de sa première évasion…

Astaroth écarquilla les yeux de surprise.

— Pardon ?

— Oui, Asta. Clyde s’est déjà échappé. Plusieurs fois même…

— Comment ça plusieurs fois ? S’étonna le général.

— Les autres fois, vous ne vous en étiez pas rendu compte. Il est revenu de lui-même à chaque fois. C’est là où ce vieux roublard est redoutable. Cette fois-ci, il voulait que vous vous en rendiez compte.

— Mais comment fait-il pour s’échapper à chaque fois ?

— Il vient me demander un bateau, répondit Charron.

— Putain, mais t’as perdu combien de bateaux ? S’exclama Astaroth.

— La totalité de ma flotte, répondit tristement le passeur. Il avait une main redoutable, je m’en souviens encore très bien. Il m’a sorti un brelan de dame, puis il a posé la dame de carreau et ensuite un joker…

Pendant ce temps-là, Diablesse et Bonnie se dirigeait en direction de la falaise. Toutes les deux étaient restées étonnées du message que Clyde avait laissé dans la grotte.

— Comment as-tu connu Clyde ? Demanda Bonnie. Vous avez l’air d’être proches tous les deux.

Diablesse regarda Bonnie avec un grand sourire compatissant.

— Sa cellule était à côté de la mienne. Nous discutions souvent ensemble. Et puis, quand j’ai été libérée, je venais le voir régulièrement. Cet homme à un truc que je n’arrive pas à saisir. Bien qu’il était enfermé, il savait rester zen en toute circonstance.

Bonnie répondit d’un sourire. Son regard se porta sur celui de Diablesse qui plissait les yeux et laissait refléter une certaine lumière. Les deux femmes ne se connaissaient que depuis peu. La démone était venue la chercher pour l’emmener sur cette île. Bonnie n’avait pas trop posé de questions, trop heureuse de retrouver Clyde.

— Je reconnais bien là mon Clyde. Rien ne semble le perturber. Mais pourquoi l’as-tu aidé à s’échapper ? Tu n’étais pas obligée ?

— Effectivement, je n’étais pas obligée. Mais, je me doute que tu connais son pouvoir de persuasion.

— Oh ! Que oui ! S’exclama Bonnie.

— Et toi ? Comment as-tu fait sa connaissance ? Vous devez cous connaître depuis longtemps.

Bonnie inspira afin de reprendre son souffle, la marche soutenue l’essoufflait légèrement.

— C’était une autre vie, une époque mythique. Lorsque je l’ai vu pour la première fois, cela me semblait être une évidence. Puis, on a été séparé et beaucoup de choses ont changé entre nous. Malgré tout, je n’arrive pas à couper le lien que j’ai avec lui et je ne comprends pas. D’ailleurs, pour te faire une confidence, j’ai l’impression qu’il voulait depuis le départ que l’on fasse équipe toutes les deux.

— Ah ? Toi aussi ? J’ai également cette impression. Mais je ne peux l’expliquer non plus.

Les deux femmes stoppèrent leur marche. Elles arrivaient vers la falaise. Le bateau était là, mais il y avait une silhouette qui se tenait tout près. Les deux femmes avancèrent prudemment. La silhouette se tourna en leur direction, c’était une femme portant une robe blanche qui semblait flotter dans les airs. Elle allait à leur rencontre, laissant apparaître peu à peu sa chevelure rousse et son regard lumineux. Bonnie et Diablesse se demandaient si elle devait fuir ou se cacher, mais le sourire que cette femme leur adressait laissant entendre qu’elle ne leur voulait aucun mal.

— Bonnie et Diablesse, je présume ?

Les deux femmes restèrent hébétées de surprise.

— C’est Clyde qui m’a dit de vous alliez venir et que nous allions faire le voyage ensemble. Je m’appelle Sakura.

Sakura tendit deux cartes a Bonnie et Diablesse. Diablesse prit une carte, c’était la dame de cour. Au dos de celle-ci était inscrit une autre règle.

« Règle n°9 : Ne rien attendre des autres, n’attendre que de soi. »

Bonnie prit sa carte, c’était la dame de pique. Et au dos de celle-ci, il y avait une autre inscription.

« Règle n°10 : Ne s’entourer que des personnes que l’on aime sincèrement. Il n’y a qu’en elles que l’on peut avoir confiance»

Bonnie et Diablesse restèrent un moment, étonnées à examiner scrupuleusement leurs cartes.

— C’est quoi ce truc ? Il joue à quoi ? S’exclama Bonnie en s’énervant.

— Je me suis posé la même question, répondit Sakura. Clyde à un projet qu’il mûrit depuis très longtemps. Il me l’a expliqué et j’ai accepté de le suivre.

— Le suivre vers où ? Demanda Bonnie.

— Vers notre liberté, coupa Diablesse. Sa liberté, il veut la faire partager avec nous. Il veut que nous aussi nous soyons libres. Je comprends mieux maintenant.

— Mais pourquoi fait-il cela ? Redemanda Bonnie.

— Parce qu’il nous aime, tout simplement, répondit Sakura. Un amour sincère et non intéressé. Clyde n’attend rien de nous. Il veut que nous aussi nous puissions nous échapper à notre tour.

Les deux femmes regardèrent Sakura avec étonnement. Celle-ci sortit de sa poche une autre carte, c’était la dame de trèfle. Elle tourna la carte et montra ce qu’il avait inscrit au dos.

« Règle n°11 : Il faut toujours offrir le meilleur de soi-même»

©Stéphane Lvq – 10 janvier 2021

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