Les règles du « Je » – L’œil d’Esteban

Devant la porte d’entrée du temple, Jehm marqua un temps d’arrêt et regarda les deux femmes.

— Je dois vous prévenir qu’on ne passe pas cette porte impunément. Vous aurez l’obligation de garder le secret de ce que vous aurez entendu ou vu. Êtes-vous prêtes ?

Stella fixant également Bonnie et Diablesse, ajouta une phrase qui fit frisonner la paire de dame.

— Il a également passé cette porte. A l’époque, il était Esteban, cette porte a provoqué sa transformation. S’il vous a fait venir ici, c’est n’est pas anodin. C’est qu’il vous estime beaucoup. Comprenez qu’en passant cette porte, il n’y a pas de retour possible. Alors ? Vous sentez-vous prêtes à franchir le seuil ?

Bonnie et Diablesse échangèrent un regard complice. Les deux femmes ne se connaissaient que depuis quelques jours et déjà un lien étrange s’était tissé. Bonnie avait confiance en Diablesse et inversement. Franchir le seuil, elles étaient prêtes toutes les deux, mais elles ne voulaient pas le faire l’une sans l’autre. Elles avaient suivi ce Clyde sans savoir qui il était réellement et là, elles étaient à deux pas de découvrir qui il était réellement. Elles avaient envie de savoir et elles hochèrent la tête en même temps.

— Nous sommes prêtes, déclara Diablesse.

Jehm ouvrit la porte, Diablesse et Bonnie entrèrent, et Stella la referma aussitôt…

Pendant ce temps, Sakura suivait Lisa jusqu’au bateau. Sa démarche était rapide, elle ne cessait de regarder le ciel.

— Nous devons faire vite. Le ciel va bientôt se couvrir.

Sakura s’arrêta net. Cette femme semblait savoir des choses, depuis qu’elle vivait ici, jamais le ciel ne s’était couvert. Pas une goutte de pluie, pas d’orage, pas de vent ! Et aujourd’hui, on lui annonçait que le ciel allait se couvrir.

— Attendez ! S’écria Sakura. Pourquoi devons-nous faire vite ? Et pourquoi le ciel va se couvrir ? Il ne s’est jamais produit de telles choses.

Lisa lança un léger sourire afin de rassurer la dame de Trèfle.

— Il savait que vous voudriez abandonner. Il m’a dit de venir vous chercher. Oui, le ciel va se couvrir. Nous contrôlons la voie maritime, mais pour ce qui est de la voie aérienne, c’est une autre histoire. Il y a un évènement météorologique qui ne se déroule ici qu’une fois par siècle. Une sorte de tempête qui se lève et qui perturbe l’ordre des choses. Nous devons y aller.

Sakura suivit Lisa jusque dans le bateau. Lisa retira la corde et commença à diriger le bateau. Au bout de quelques minutes, Sakura se rendit compte que la navigatrice prenait la direction opposée à l’île de Nilüfer.

— Où m’emmenez-vous ? La dame de pique et la dame de cœur sont dans la direction opposée.

Lisa, le regard fixé vers l’horizon, ne répondit rien. Lorsque la dame de trèfle revient à la charge, elle se tourna vers elle.

— Vous auriez dû rester avec elles. Puisqu’il en est ainsi. Nous allons rejoindre l’autre dame. Celle de carreau. Clyde est avec elle en ce moment. Il vous expliquera tout lui-même.

Le temple était impressionnant à l’intérieur. Des énormes colonnes d’airain supportait le chapiteau à l’intérieur, le sol pavé de carreau blanc et noir et ses murs ornés de drapé pourpre et doré donnait une ambiance vraiment particulière. Bonnie et Diablesse suivaient Jehm, Stella se trouvait derrière elles. Bonnie eut le malheur de jeter un coup d’œil en sa direction. Elle vit l’épée de Stella qui était prête à intervenir en cas de volte-face de sa part ou de sa complice.

Elles passèrent une autre porte, puis une autre, puis encore d’autres. Le temple semblait étrangement plus grand à l’intérieur. Ce temple était un véritable dédale et les deux femmes ne saurait revenir jusqu’a la porte d’entrée sans se perdre. Puis, Jehm poussa une dernière porte. Celle-ci menait dans une salle immense. Deux chaises y étaient installées au centre. Jehm et Stella invitèrent les deux femmes à s’asseoir. Stella referma la salle et se tenait à l’entrée telle une amazone qui gardait la porte. Tandis que Jehm s’installa à l’autre bout de la salle, derrière un autel de bois lourdement sculpté. Derrière lui, les deux femmes purent voir qu’un œil dans un cercle y était peint avec une peinture dorée. Jehm prit un maillet et frappa un grand coup sur l’autel.

— Bienvenue dans le cœur même de la matrice. Prenez place ! Déclara-t-il de sa puissante voix.

Au loin, Astaroth et Gabriel se tenait prêt. Tous les deux avaient déployés leurs ailes et s’apprêtaient à s’envoler. Ce fut Astaroth qui décolla en premier. Mais soudainement, l’horizon changea progressivement de couleur. Le ciel si bleu des îles mythiques prenait une couleur orangée. Un vent se leva, soufflant de plus en plus fort qui fit chuter le démon au sol. Le démon se relava difficilement. Ses ailes lui faisaient mal. Il jeta un coup d’œil sur l’une d’elle. Celle-ci semblait avoir été transpercée par des minuscules cristaux. La bourrasque soufflait de plus en plus fort. C’était un vent de sable qui s’était levé. Le vol était devenu subitement impossible. Astaroth lança un juron qui fit sourire l’archange.

— Le vent de cristal ! Cela ne se produit qu’une fois par cycle, dit-il en riant. Nous l’avions oublié, mais pas Clyde visiblement.

Le bateau bougeait dans tous les sens. Malgré la tempête qui s’était levée. Lisa restait impassible et continuait de naviguer à travers les vagues. Sakura était terrifiée de peur et les mouvements commençait à lui donner la nausée. Lisa se mit à rire en voyant Sakura mettre sa tête au-dessus de la rambarde.

— Je vous l’ai dit ! Vous auriez dû rester avec elles. Cela aurait été plus calme…

Jehm regardait les deux femmes qui était assise. Il marqua un long temps de silence qui intimida la paire de dame. Puis, il ouvrit un livre. De loin, Bonnie cru reconnaître le journal de Clyde que Nilüfer lui avait montré et en commença la lecture.

« Neuvième cercle, c’est ici que je suis né, ainsi que tous les autres. C’est ici que commence notre histoire à tous. Tout fraîchement arrivé de la source, nous découvrons ce monde avec nos yeux d’enfants. Nous ne comprenons pas tout, nous ne voyons pas cette lueur dans le regard de nos parents. Tous autant que nous sommes, en arrivant ici, nous imaginons ce monde différemment. Mais, au fil des jours, le formatage commence, nos cerveaux sont si malléables. Nous sommes si crédules, on peut nous faire croire n’importe quoi. Pourtant, c’est quand nous sommes en bas âge que nos cerveaux sont plus réceptifs, au lieu de nous enseigner les sciences et les langues. On nous apprend que des conneries, on nous rabâche qu’il faut devenir quelqu’un, et qu’il faut travailler. Mais leurs enseignements, en réalité, nous font oublier d’être nous-mêmes.

Nous sommes tellement manipulables. Ceux des cercles supérieurs usent et abusent de notre innocence. Leurs règles, leurs lois… Ils voudraient que l’on soit comme eux, pour que plus tard, nous soyons comme eux… Des soumis… Et si nous sommes sages, et que l’on travaille bien, nous pourrons peut-être accéder aux cercles supérieurs. Mais avec le recul, je me rends compte que c’est comme pour l’histoire de ce père Noël. On nous fait croire ! On nous oblige à demeurer crédules, afin de toujours écouter les dires de ceux qui sont supérieurs à nous. Tous autant que nous sommes, qu’importe soit notre position sur cette échelle sociale, nous sommes soumis à ses règles. Et nul ne peut se rebeller, nous avons tellement peur de lui, de ce qui pourrait nous arriver si nous nous rebellions. Nous pourrions être torturés durant toute une éternité, alors devant lui, tous autant que nous sommes, devant l’inconnu de sa présence, nous baissons tous la tête. Depuis tout-petit, on nous apprend à avoir peur de lui… Il parait que sa colère est terrible !

Au fil des années, notre conditionnement nous prépare au passage au cercle supérieur. Comme nos parents, nous deviendrons esclaves du huitième cercle, et servirons ceux des cercles supérieurs. Tout se passera bien, si nous travaillons bien. C’est ce que l’on nous rabâche sans cesse. Ne pas faire d’histoire, ne pas faire de mal, rester à sa place. Sans cesse, toujours ce même message que l’on nous insère dans le crâne. Et surtout, la règle de base ! Ne pas se rebeller, sans quoi, nous pourrions finir dans l’abîme du troisième cercle !

Au fil des années, les enseignements deviennent de plus en plus complexes. Arrive alors le jour de notre orientation, moment où nous choisissons quelle sera notre servitude, la mienne, je ne l’ai pas choisi, c’est elle qui l’a fait pour moi. C’est alors que l’on regarde en arrière, et que l’on voit que nous avons bien grandi. La maturité approchant, nous serons bientôt prêts à quitter ce monde dans lequel nous étions si bien. Mais nous savons tous, que nous ne pouvons rester ici. J’aurais tant voulu rester plus longtemps à apprendre, mais on ne m’a pas laissé cette chance. De force, on me poussa vers le passage qui menait au huitième cercle. J’ai tenté de résister, je n’ai rien pu faire… Je fus littéralement aspiré… »

— C’est ainsi que commence l’œil d’Esteban, déclara Stella. Lorsque nous l’avons rencontré la première fois. Il n’était qu’un esclave qui s’était échappé de l’enfer et qui avait oublié ce qui il était. Il était blessé, nous l’avons aidé. Mais ses blessures étaient tellement profondes et nombreuses. Il n’y avait que lui qui pouvait se soigner. Pour cela, nous l’avons initié à nos secrets, et cela lui a permis de voyager à l’intérieur de lui-même.

— Il a traversé les 22 portes, ajouta Jehm. A chacune d’elle, nous l’avons vu changer, se libérant peu à peu de ses blessures, de ses démons et surtout de ses peurs.

— Sa plus grande peur, c’était lui, reprit Stella.Cela peut paraître fou d’avoir peur de soi, mais c’est bel et bien la plus grande frayeur qui paralyse tout homme et toutes femmes. Nous n’avons peur que de ce que nous ne connaissons pas. Et les trois choses les plus dures dans cet univers sont l’acier, le diamant et se connaître soi-même.

— Mais il a été plus loin, ajouta Jehm. Il a été encore plus loin, il a été au plus profond de son coeur et il s’est lui-même libéré. C’est ainsi que Esteban est devenu Clyde. Il est devenu l’homme libre que nul ne peut enchaîner.

Bonnie se leva afin de poser une question. Jehm inclina la tête afin de lui accorder la parole.

— Mais, ils sont a sa poursuite. Et puis, je ne vois pas ce que nous venons faire ici. Il nous a promis la liberté.

Ce fut Stella qui répondit à la question.

— Si vous êtes là, c’est parce que Clyde vous aime sincèrement toutes les deux. Si vous êtes là, c’est pour que vous aussi vous puissiez connaître cette liberté. Il nous a demandé de vous servir de guide à toutes les deux. Et puis pour ce qui est de son évasion…

Stella se mit à rire, Jehm la suivit dans un éclat tonitruant.

— Que croyez-vous qu’il va faire ? S’évader et vous laisser ? C’est mal le connaître. Il n’a jamais cherché à s’évader.

— Que ferait un prisonnier que l’on ne peut enfermer ? Demanda Stella.

Diablesse se leva a son tour. Une idée lui traversait l’esprit.

— Si on ne peut l’enfermer. Il devrait… Non ! Ce n’est pas possible!

— Si, répondit Jehm en hochant la tête. Il prendrait le contrôle de sa prison et ainsi il deviendrait maître de son propre enfer et redéfinirait sa vision de son paradis…

©Stéphane Lvq – 6 février 2021

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