Jour 26 – Le cœur de la matrice

Jour 26,

Le point de non-retour a été franchi depuis pas mal de temps et devant l’inconnu, il est humain de se sentir un peu désorienté. Avant, nous avions la sensation de pouvoir contrôler les choses. Nous savions notre modèle défaillant, mais nous faisions comme si tout allait bien. Tout comme lors du naufrage du Titanic fonçant droit vers l’iceberg, l’orchestre continuait de jouer malgré tout. Depuis quelques jours, on se retrouve face à la réalité, il n’y a pas de pilote qui saurait reprendre la situation en main. Alors, on essaye de sauver ce que l’on peut, certains sauvent des vies, d’autres leurs honneurs, et pour certains quelques valeurs en espérant qu’elles auront toujours cours après le naufrage.

Lors d’une situation de panique, on a du mal à regarder ailleurs. Seule la situation de sa propre personne, semble compter. Cela est logique et fait partie des instincts primaires humains. Bien sûr, il y a également des actes d’héroïsme, afin de porter secours à ses semblables. La peur stimule le courage, qui lui-même stimule l’audace et la créativité. C’est une des conséquences de ces situations, elles provoquent des stimuli à l’esprit qui lui-même permet au corps de produire de l’adrénaline. Cette formidable énergie ainsi créé nous permet de nous dépasser, d’anticiper, elle booste notre organisme, jusqu’à cet instant où l’on sentira enfin sain et sauf.

Mais dans ce cas de figure, le temps s’est arrêté. Pourtant, la course des astres continue et nous nous semblons nous diriger vers un désastre. Nous essayons de trouver des solutions, mais malheureusement notre vision est bien souvent faussée, car nous essayons tous de sauver avant tout nos propres intérêts. Peu sont enclins au sacrifice, celui-ci, on le fait en ultime et dernier recours lorsque l’on a pas le choix. On assiste également à des scènes de conflits, car chacun essaye d’avoir le « leadership » ou sa place vers un monde meilleur. Bref, chacun regarde de son propre camp, parfois en se projetant dans celui de l’adversaire et cela afin de deviner quel sera son prochain coup.

Cependant, une telle situation, même si elle semble désespérée, peut tourner à notre avantage. C’est à cet instant même que les esprits sont le plus ouvert. Rappelez-vous, il y a quelques jours, je posais la situation tel un problème informatique. Un virus ralentit le système et crée une brèche. Hé bien, c’est donc à cet instant même que les esprits sont les plus ouverts et surtout plus réceptifs aux idées. La créativité ainsi stimulée permet ainsi l’émergence d’idées fraîches et nouvelles. Mais afin que celles-ci gardent leurs primeurs, elles doivent être inédites.

Le paradoxe… Peut savent ce que c’est réellement. Le paradoxe est un état qui se trouve entre deux états. Entre bien et mal, ombre et lumière, la voie paradoxale est également « voie du milieu ». Le paradoxe pourrait se résumer lors d’une partie d’échec, où nous serions en train de jouer les deux camps en même temps avec des règles qui nous obligent à gagner et perdre à la fois, tout en réalisant un pat (match nul) en même temps. Pour que cela puisse être possible, il faut se placer dans la peau de tous les protagonistes en même temps, qui je l’avoue n’est pas toujours évident.

Afin de mieux comprendre ce phénomène, un autre exemple peut être utilisé est l’humain. Cette espèce étrange qui peuple cette planète est lui-même un véritable paradoxe. Il est composé de chair et de sang qui composent sa matière, tout en étant mué d’un esprit qui lui permet de penser et avoir sa propre identité. Le paradoxe, c’est cela. Entre raison et folie, explicable et inexpliqué. Celui-ci est question et réponse à la fois.

Et si nous réfléchissions comme un ensemble et non comme un individu ? Dans cette épreuve, afin que l’on sorte vainqueurs. C’est le collectif qui doit primer sur l’individualisme. Ce modèle que nous avions auparavant était nocif pour nous tous, ainsi que pour notre planète. Et si nous fusionnons ? Que l’on préfère se retrouver au centre d’une sphère plutôt qu’au sommet d’une pyramide ? Et si nous avions l’audace de réellement abandonner certaines vieilles habitudes qui ne faisait qu’empoisonner notre quotidien ?

L’enfer, ce sont les autres, me direz-vous ! Oui, chacun de nous étant le centre de son propre univers, il ne peut exister en même temps plusieurs points centraux. Le conflit étant bien trop souvent provoqués par une querelle d’ego. Qu’importe notre nationalité, culture ou niveau social, en ce moment, nous sommes tous dans la même situation. Ce virus qui circule et se propage dehors, met en relief nos différences, mais également nous invite à nous réunir afin de collaborer. Oublions nos anciennes querelles, qui aujourd’hui, paraissent obsolètes.

Une brèche s’est créée, fissurant ainsi le cœur de la matrice dont nous faisons partie. Mais afin que celui-ci n’explose pas dans un éclat de violence, nous avons encore la possibilité de penser différemment et surtout collectivement afin de transformer cet enfermement en une porte de sortie vers un nouveau paradis…

Texte et photo : ©Stéphane Lévêque – 10 avril 2020

Jour 22 – Un des Sens

Jour 22,

Plusieurs semaines après n’avoir travaillé que les après-midi, j’avais presque oublié le son de mon réveil. J’ai encore la notion du temps, en ayant bien connaissance de la date du jour afin de savoir si je dois aller travailler ou rester confiné. Mais la notion de mémoire commence à me faire défaut. C’était quand la dernière fois que je me suis levé tôt ? En essayant de me remémorer cela, d’autres questions surgissent et me font comprendre que, coupé de tout contact sensoriel, je me retrouve quelque peu désorienté. À quand remonte ma dernière poignée de main ? Je n’arrive plus à m’en souvenir…

C’étaient des choses anodines auparavant, mais qui maintenant, ont leurs importances. Nous sommes privés d’un sens, celui du toucher, et donc de notre mémoire sensorielle. Les autres, je l’espère pour vous, fonctionnent normalement. Nous aimons toucher, cela nous permet de comprendre mais également d’expérimenter. Le toucher, couplé avec l’utilisation de notre pouce, nous a permis d’utiliser des outils, de créer et façonner. Sans pouce, l’écriture n’aurait pas été permise et notre évolution n’aurait pas eut lieu. Mais dan sa forme la plus primaire, le toucher, c’est ressentir l’autre.

Lorsque l’on se serre la main, dans un bref instant, au-delà des échanges microbiens, ce sont deux univers qui se rencontrent. À travers nos épidermes, ce sont nos énergies et nos magnétismes qui se mêlent durant un instant. La vie se ressent, simplement en l’effleurant, alors que dire lors d’un instant de caresse, quand deux corps blottit l’un contre l’autre, ressentant ainsi la chaleur de l’autre. La base de la relation humaine passe par nos sens, et en ce moment, nous apprenons à vivre privé de celui-ci.

C’est en écrivant ceci que je sais désormais ce que je désirerais après la levée de ce confinement. Un massage, tout simplement. Pouvoir sentir une main qui m’apaise et qui me rappelle que je suis un être humain. Mes traversées de la ville me raffermissent les muscles de mes cuisses ainsi que de mon fessier. Ces chaussures sont si lourdes et je suis tellement fatigué…

J’étais conscient de cela. Cette épreuve de confinement, ainsi privé d’un sens, c’est une course d’endurance. On ne sait se reposer ou se ressourcer. Tous ensemble et isolés en même temps, nous faisons face à ce que nous sommes, réalisant ainsi ce que nous avons de trop ou ce qui nous manque. Savions-nous auparavant apprécier les contacts que nous avions ? Une main posée sur la peau. Qui, à part moi, ne s’en souviens plus ?

Certaines relations étaient insensées et aujourd’hui, nous les voyons exploser. Violences conjugales, disputes… Les esprits s’échauffent et les nerfs sont à vifs. Je me souviens de ce collègue qui me racontait que sa copine ne voulait pas qu’il vienne travailler, que s’il ramenait le virus chez eux, elle le quitterait. J’avais envie de lui dire qu’une réponse comme celle-ci signifiait qu’elle ne l’aimait pas, mais je n’ai rien répondu. Je n’ai fait qu’ouvrir la porte pour qu’il puisse se rendre à sa relève. Je préférais laisser le temps lui faire découvrir cela.

Ainsi privé d’un des sens, les illusions s’estompent peu à peu, même pour moi. Cela fait combien de temps que je n’ai pas aimé ? Même cela, je ne m’en souviens plus. Certes, je me rappelle de ma dernière relation sexuelle, mais en ce qui concerne la sensation d’aimer pleinement, je ne m’en souviens plus. J’ai la sensation d’être dans l’attente, comme si celle-ci restaurait ma virginité. J’avoue, cela peut sembler frustrant, mais cela me permettra de savourer pleinement le moment. Je sais réguler mes envies et canaliser mes pulsions. Alors, en attendant, j’effleure du bout de mes doigts, les touches en plastique de ce clavier.

Au fil des jours, l’indécence de cette situation sanitaire, sociale, économique et culturelle à la fois, provoque inéluctablement une sensibilité des esprits. Nous sommes plus réceptifs à ce qu’il se passe tout autour de nous. Un virus à ralenti notre système créant ainsi une faille dans le programme. Les lettres deviennent des mots, les mots deviennent des phrases, elles sont comme des lignes de code que l’on pourrait programmer. C’est une brèche sur le programme mondial, absolument tout devient possible, même celui de hacker la matrice universelle…

Illustration : « Le Hamac » ou « Le Rêve » – Gustave Courbet – 1844

Texte : ©Stéphane Lévêque – 6 avril 2020

Jour 20 – Encre noire pour idées claires

Jour 20,

Lors du début d’une épreuve, il n’y a que deux points que nous ne pouvons voir. Il y a le point de départ où l’on se trouve, et le point d’arrivée que l’on espère atteindre rapidement. Ce n’est que plus tard, tout le long de notre parcours que d’autres points importants se dévoilent peu à peu. Nous avons tous conscience que le point de « non-retour » a été franchi dès nos premiers pas. Plus rien ne sera comme avant, ce monde que nous avons laissé dehors est en cours de transformation et chacun de nous, dans son espace de confinement est en cours de transmutation.

Si cela fait déjà 20 jours, que pour nous cela semble long, nous avons encore à patienter. C’est un processus de macération d’où se dégage ce qu’il y a en nous. Ce sont nos peurs qui ne peuvent plus se dissimuler qui commencent à émerger. Nous sommes tous différents et donc nous avons tous une manière différente d’extérioriser cela. Certains le font par des accès de violence envers soi-même ou ses congénères, d’autres le font par la prise de parole en diffusant ses opinions mais d’autres l’extériorisent par d’autres moyens comme le chant, l’activité physique, la création et parfois même en les canalisant par la prière ou la méditation. Cela signifie que nous approchons progressivement de notre centre névralgique. C’est à ce moment qu’intervient notre point de rupture. C’est l’instant où l’on se retrouve face à la bête qui est en nous…

Cette bête, que j’aime également appeler « démon complexe »  fait partie intégrante de nous. Elle est cachée dans partie d’ombre. On ne peut la fuir, car elle revient toujours afin de nous faire face. On ne peut la combattre ou la tuer, car en agissant ainsi, le mal qu’on lui inflige nous cause en même temps de graves blessures. Cette partie sombre de nous, on ne peut qu’apprendre à vivre avec. Pour cela, il faut l’étudier, l’examiner scrupuleusement sous toutes ses formes, en la terrassant (dans le sens de mettre à plat), cela nous permet de l’apprivoiser et ainsi de vivre avec. C’est le quatrième point de notre parcours, c’est le point de fusion.

Une fois cette dualité dépassée, on peut ensuite continuer sa course. Mais le cinquième et dernier point survient qu’a l’instant où le temps s’arrête. La course devient alors superflu, et on cesse de courir après le temps. Tout se ralentit et on comprend enfin que prendre son temps permet de ne pas le perdre. C’est le point de bascule où l’on semble basculer dans une autre dimension que l’on apprend à connaître. Nos préoccupations (ou évènements qui ne sont pas encore arrivés) deviennent subitement insignifiant et le monde qui nous entoure devient compréhensible.

Nous vivions dans un monde qui allait si vite, éreinté par une course folle au progrès, au profit ou au confort. Dans le regard de l’autre, scintillait cette part de nous même que l’on appelle « Altérité ». Cet autre qui a peur, qui ne comprend pas, nous avons la possibilité de l’aider. Mais on ne peut venir en aide a quelqu’un qui ne le désire pas. Nous ne sommes pas tous égaux dans nos parcours personnels. On ne peut que scintiller afin de devenir exemplaire, devenant ainsi un point de repère pour les autres.

Comme vous le devinez, ce chemin, je l’ai parcouru il y a bien longtemps. Je me suis engagé dans cette voie en décembre 2012. Ces processus, je les connais par cœur, car j’ai longuement sinué afin de retrouver mon chemin alors que je me croyais perdu. Je sais que l’avenir peut se modifier, le temps n’a plus de secret pour moi. Alors, afin d’avoir les idées claires lors d’instant important, afin d’évacuer mes angoisses, je prépare une macération de galles de chêne. Celles-ci se récoltent en février lors des dernières gelées. Elles proviennent des insectes qui ont piqué les troncs afin d’y pondre leurs œufs. Je les casse, les fait macérer quelques jours afin qu’elles diffusent leurs tanins. Celui-ci sera filtré, puis chauffé. Une fois réduit, j’y ajouterais du sulfure de fer afin que cela provoque une réaction chimique. Le liquide virera au noir, mais encore chaud, j’ajouterais ensuite de la gomme arabique. C’est ainsi que je réalise ma propre encre, issue de mes propres noirceurs, filtrés maintes fois par les étapes que j’ai déjà traversées.

Cette encre, je l’utilise régulièrement. J’écris avec, je dessine et calligraphie avec. J’ai recherché à réaliser différentes couleurs, en utilisant d’autres produits et ingrédients. J’ai défragmenté la lumière en réalisant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, j’ai réalisé mes propres outils d’écriture afin d’aller rechercher ses secrets. Il ne me reste plus qu’une étape, celle de réaliser le support papier. Dans mes archives, j’avais ce sac de sciure de bois. J’ai réussi à récupérer de l’amidon avec quelques éléments plutôt étonnant mais courant et je suis en train de concevoir les éléments qui vont me permettre d’étaler cette pâte qui réalisera mes premières feuilles de papier. Malgré mon travail qui continue malgré tout, j’ai de quoi m’occuper pour les prochains jours.

Cette période que nous traversons m’inspire fortement. Ce journal d’un intermittent de confinement que j’écris désormais régulièrement me permet de reprendre la plume alors que je l’avais mis de côté. Je pourrais écrire tant de choses, mais en voyant les maux de mes congénères, j’essaye de poser des mots afin d’apporter un peu de réconfort. Je sais que certains peuvent toucher, d’autres blesser. La plume est plus forte que l’épée, comme disaient les poètes d’antan. Mais aujourd’hui, un clic de souris peut faire également les mêmes dégâts qu’une arme de destruction massive en partageant ce qui peut continuer de propager la peur et la haine. Alors, j’ai fait le choix d’écrire ! Encore et encore, afin de vous rappeler que nous ne sommes pas perdus. Nous allons simplement vers un nouveau monde encore inconnu…

« Espace, frontière de l’infini, vers lequel voyage notre vaisseau spatial.
Sa mission: Explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d’autres civilisations, et au mépris du danger, reculer l’impossible » – Gene Roddenburry (Créateur de Star Trek)

Texte et Photo : ©Stéphane Lévêque – 4 avril 2020

Jour 18 – Comme des chats de Schrödinger

Jour 18,

Lentement, une routine temporaire s’installe. Malgré mes traversées en solitaire à travers la ville, malgré les paysages déserts, je sais que la ville n’est pas morte. Elle est ni morte, ni vivante. Elle est simplement plongée dans un état quantique où le temps s’est arrêté. Ce temps que l’on avait pas, nous courrions sans cesse afin de pouvoir se poser quelques instants afin de reprendre notre souffle. Désormais, chacun dans notre espace confiné, nos courbes temporelles s’est repliée sur elle-même créant ainsi une boucle qui se répète sans cesse.

Derrière les fenêtres de ces bâtiments, je sais que derrière ces fenêtres, il y a de la vie. Sont-ils en bonne santé ? Sont-ils atteints par le virus ? Que font-ils ? Comment vivent-ils ces moments ? L’image du chat de Schrödinger me revient subitement en tête. Mais cette fois-ci, l’animal semble avoir pris sa revanche. Il a enfermé les humains dans ces boîtes que l’on appelle appartements. Ils sont divisés physiquement, mais reliés virtuellement, ils sont maintenus dans un état paradoxal qu’ils ne comprennent pas et qui les dépasse. Dans ce gigantesque qu’est une ville, un département, une région ou un pays, dehors, il n’y a que les éléments essentiels à leurs survies qui continuent leurs mouvements. Mais un étrange élément totalement imprévisible peut à chaque instant éteindre leurs histoires.

Étrange moment que celui que nous vivons. Le temps naturel des astres qui continue sont cours, tandis que celui des hommes s’est arrêté. Non, ce n’est pas encore la fin des temps, les rouages de la machine universelle continuent de fonctionner à la perfection. Ce n’est que le temps des hommes qui se synchronise avec la nature, une mise à jour nécessaire qui nous permet également de reprendre notre souffle après des décennies de courses effrénées. L’essentiel est là, sous nos yeux, et nous avons désormais ce choix de prendre notre temps afin de ne plus le perdre.

C’est l’ensemble du paradigme qui est en train de se modifier. Qu’importe notre origine, notre culture, nos croyances, nos idéologies ou notre niveau social, nous sommes tous plongé dans cet état incroyable où tout est en train de se modifier. Tout en étant paralysés par cet arrêt de nos sociétés, un cycle s’est pourtant mis en route. Et pendant ce temps-là, nous devons faire preuve d’autorité sur nous-même afin de ne pas sortir de la machine. C’est un marathon mental que nous sommes en train de courir tous ensemble, mais là à la différence des compétitions traditionnelles, ce n’est pas le meilleur qui remporte le trophée. C’est toute l’équipe qui doit faire preuve de cohésion, d’esprit, d’ingéniosité, de solidarité mais surtout d’unité afin qu’elle puisse terminer cette épreuve où il n’y a pas de chronomètre. Comme chantait Jean-Jacques Goldman : « Nous serons vainqueurs, même le dernier des derniers, une fois au moins les meilleurs… » mais à cela je compléterais ce vers par nous qui avons résisté.

Comme des chats de Schrödinger, voici dans quel état nous nous trouvons en ce moment. Perdus dans l’espace et le temps, voyageant dans nos boîtes. Face à nous même, nos peurs, nos vieux démons, le cours de nos vies défilant dans nos têtes. On se répète des « Si j’avais su… » ou des « Si j’avais (pas) fait… ». Mais le temps est une voie à sens unique, le futur n’est que les conséquences des choix que nous faisons. Devant la quantique, le cantique ne sert à rien. Il ne fait que reculer l’échéance du temps de l’acceptation. Accepter qui on est, ce que nous sommes et surtout de ce que nous faisons. Dans cette nature, nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres. Nous ne sommes rien et pourtant nous faisons partie du Tout. Alors, en attendant, nos vies se rythment tels les félins du grand physicien, apprenant ainsi que nous sommes faits l’un pour l’autre et plongé dans cet état où le temps humain n’a plus cours. Chacun dans nos boîtes, nous patientons, mais je suis certain que bientôt, nous ronronnerons…

Texte et Photo : ©Stéphane Lévêque – 2 avril 2020

Jour 16 – La traversée de la ville

Jour 16,

Depuis le début du confinement, mes déplacements professionnels se faisaient dans mon secteur. Aller au dépôt ne me prenait que 15 minutes à pied, traversant un sympathique parc verdoyant. Mais depuis hier, ma mutation est effective et désormais, c’est la ville que je dois traverser. L’offre de transport s’étant adaptée à la situation, bus et métro se sont raréfiés. Cela donne une situation assez étrange surtout lorsque l’on loupe sa correspondance pour quelques secondes.

J’avais près de 10 minutes d’attente. J’étais seul dans cette station de métro habituellement bondée. Je commençais à faire les cents pas le long du quai. Derrière les barrières, je voyais une personne qui m’observait. Sa silhouette fantomatique habillée de vieux vêtements dépareillées, son regard vitreux et sa coiffure hirsute, sa situation se devinait très clairement. C’était un homme affamé, désocialisé et qui semblait guetter une proie facile.

Or, je me tenais debout, dans mon uniforme d’agent du réseau, chaussé de ma paire de rangers. Bien que cette situation peut mettre mal à l’aise, je suis sorti, d’un pas sûr et affirmé. Mon nouveau dépôt ne se trouvait qu’a quelques minutes à pied d’ici et j’avais envie de voir ce que la ville était devenue. Voyant que je me dirigeai vers lui, l’individu se mit dans un recoin sombre. Nos regards se croisèrent, je lui fis comprendre que s’il tentait quelque chose, j’allais lui donner du fil à retordre. Et lui me fit comprendre qu’il était une âme aux abois, tiraillé par la faim et la peur que cette situation provoquait dans la ville.

La place Bellecour était vide… Quelques âmes la traversaient, faisant du jogging ou pour aller faire quelques courses. Ce lieu qui d’habitude est le centre commerçant de la ville était complètement déserté. Autour de moi, la rue de la République, une artère habituellement bondée, accentuait cette sensation de ville fantôme. La Place Antonin Poncet qui était dans le même état donnait la même sensation. Je devais faire vite et même si j’avais de l’avance, je savais que je ne pouvais rester ici.

Je pris la destination de Perrache. Au départ dans la première rue qui s’offrait à moi. Mais analysant la situation, je pris la décision de n’emprunter que les artères principales. Les rues étaient désertes, et parfois étroites. La prudence me conseillait de m’orienter sur la rue Victor Hugo qui était une artère commerçante assez large et me mènerait en sécurité à ma destination. Le jour d’avant, j’annonçais que j’allais faire des photos. Mais aujourd’hui, en me rendant compte de la situation, les rares photos étaient prises très rapidement. Les rues désertes et les rares âmes qui étaient là se hâtaient comme moi. Les nombreux SDF du quartier, survivant de la charité, eux aussi se retrouvaient sans ressources. Ma marche était rapide malgré la lourdeur de mes chaussures. Je sentais les muscles de mes cuisses forcer tandis que j’entendais les complaintes de la rue. Je croisais quelques regards, la peur, la faim, la soif ou l’envie d’une cigarette se lisaient très distinctement. Si auparavant, quand je le pouvais je laissais quelques pièces. Là, je savais que je ne pouvais rien faire pour eux. Donner à un et pas à l’autre, dans ce cas, c’est de choisir qui va survivre ou mourir. Je n’ai pas le droit de faire ce choix.

Puis la place Carnot s’offrit à moi. Mon regard se porta sur le parterre fleurit de tulipes multicolores, puis sur l’imposante statue de Marianne qui semblait surveiller le groupe de SDF qui s’était amassé de l’autre côté de la place. Je pris l’escalator et traversa le complexe en gardant toujours cette même démarche.

Puis arriva le Cours Charlemagne qui se dévoila. En haut des escalators, j’avais une vue incroyable sur ce quartier que j’ai vu se métamorphoser. La ligne de tramway se distinguait nettement par son sillon. Je pris quelques secondes pour apprécier cette vue et cette perspective que j’avais sous les yeux. Puis, je pris les escalators et repris ma course pour enfin tourner à droite sur le cours Suchet. Malgré ma démarche rapide, je reconnaissais les lieux. Un quartier que j’avais fréquenté alors il y a une dizaine d’années. Beaucoup de choses avaient changé, les petits bouchons que j’avais connu avaient désormais disparus. C’était une autre époque révolue, et celle que nous vivons actuellement va très certainement encore modifier profondément ces lieux.

J’étais arrivé à destination. Nouveau dépôt, nouveaux collègues, nouvelles hiérarchies, mais également, pour l’occasion, nouvelles organisations. Ma journée se fit sans problèmes. Mais au fil des heures qui s’écoulaient, je gardai en mémoire que je devais faire le chemin en sens inverse. Je terminais mon service à 21 h 47 et j’étais conscient que je ne pouvais faire le même parcours.

Un collègue de travail me déposa à la gare routière. Et sans attendre, je me suis dirigé vers le métro. Encore une fois, le quai était vide et j’avais dix minutes d’attente. Mais cette fois-ci, je suis resté là à attendre, tout en faisant les cents pas. Le métro arriva et je pris place. Dans la rame, nous n’étions que deux, chacun gardant ses distances. Les stations défilèrent et lorsque nous arrivâmes à Bellecour. Je sortis précipitamment. Pour la première fois, je me suis mis à courir dans les couloirs de la station. Ce n’était pas un sprint, mais une course modérée afin que je puisse atteindre ma correspondance. Le métro D en direction de la gare de Vaise était là. J’eus le temps de monter à bord avant que les portes se referment. Dehors, il y avait une femme qui attendait la rame qui allait dans l’autre direction. En la regardant, en ayant vécu ces instants, je compris ce que peux ressentir une femme seule. Tant d’angoisses et de peurs, à une époque où le confinement exacerbe les peurs mais aussi les instincts les plus primaires.

J’aurais pu continuer jusqu’au terminus, prendre une correspondance. Mais j’ai choisi de descendre à la station Valmy. La rue Marietton était encore un peu animée. Les rares kebabs et pizzeria continuaient à travailler. Sur le pas des portes, les livreurs attendaient avec leurs scooters et leurs gros sacs à dos. Cette rue, je l’avais parcouru tant de fois, je me sentais un peu plus à l’aise. Ma démarche continuait d’un pas un peu plus assuré. Mes chaussures étaient toujours aussi lourdes, mais j’avais hâte de rentrer. Je remontais la rue, m’arrêta un instant pour jeter un coup d’œil dans celle où se trouve mon ancien dépôt. Puis je retrouvais cet itinéraire que je connaissais si bien. Ces 120 marches d’escaliers, puis ces 40 autres, et enfin ce parc du Vallon.

Malgré l’heure, il y avait encore quelques âmes. Je les connais, j’ai l’habitude de les croiser. Au loin, je vois mon immeuble qui se distingue au fond du parc. Ma marche ne faiblit pas. Je pousse le petit portail, puis me dirige vers la porte d’entrée. Je regarde mon téléphone, il est 22h 45. Trois quarts d’heure se sont écoulé depuis mon départ du dépôt. Lentement, je monte les derniers escaliers qui me mène au deuxième étage. Je suis enfin arrivé. Mon premier réflexe c’est de me laver les mains, puis d’enlever cette lourde paire de rangers. Je me déshabille, prends une douche, puis me met dans une tenue plus confortable. Je me prépare un frugal repas que je mange devant mon ordinateur. Je consulte les infos. Je vois un article, sur les Français inquiets de leurs pouvoirs d’achat face au chômage partiel. Je regarde ces visages qui sont dans cet écran et qui se plaignent de perdre de l’argent. Je remarque ce témoignage de cette cadre qui déclare qu’elle a perdu 600 euros, et que le mois prochain elle allait en perdre près de 1000 et qu’elle n’allait toucher que 1600. Je trouve cela ironique, après avoir été témoin de la misère sociale, quand vient le soir, sur les écrans, je vois ces cadres qui s’indignent. j’ai envie de leur souhaiter la bienvenue dans ma réalité.

Mais il est tard. Demain est un autre jour et je vais devoir encore traverser la ville. Je le ferais encore après-demain. C’est cela le lot du service public, il ne sait s’arrêter…

Texte et Photo : ©Stéphane Lévêque – 31 mars 2020

Jour 15 – Ici, demeurent les dragons…

Jour 15,

La mutation… Celle-ci survient souvent lorsque l’on ne s’y attend pas. La mutation, c’est aller à un autre endroit, changer de lieux de travail, devoir travailler avec de nouvelles personnes et de nouveaux responsables. Mais, dans son sens plus général, c’est surtout passer d’un état à un autre. La mutation qu’elle soit physiologique, psychologique ou professionnelle, nous oblige à sortir de notre zone de confort. Elle modifie nos habitudes et transforme notre routine quotidienne. Le temps d’adaptation varie en fonction du sujet, mais dans tous les cas, ce dernier retrouve progressivement de nouveaux automatismes afin de se familiariser avec son nouvel environnement.

La mutation se déroule en ce moment même et se conjugue parfaitement avec l’air du temps. Je mute, car c’est aujourd’hui que change de lieu de travail et cela fait des mois et des mois que je m’y suis préparé. Tu mutes, car aujourd’hui, toi aussi tu changes tes habitudes. Il/Elle mute, ses paroles changent, il ou elle t’appelle plus souvent et te demande régulièrement si toi et tes proches vont bien. Nous mutons, car en ce moment même, c’est l’ensemble de notre civilisation qui se transforme. Vous mutez, mais rassurez-vous, je serais là pour vous accompagner, ces épreuves, je les ai traversées il y a quelques années. Ils/Elles mutent, même les plus réticents, car c’est ainsi que se déroulent les évolutions. Quand le train du changement est là, on doit monter à bord car sinon on risque de se retrouver bloqué sur le quai de la gare.

La mutation, dans notre cas, c’est une évolution. Nous disposons de toutes la technologie nécessaire et de nombreux moyens de communication. Certains découvrent le travail à distance, d’autres s’improvisent professeurs ou profitent de ce temps pour découvrir de nouvelles discipline. Cette période où tout se cristallise, l’ensemble de l’humanité se retrouvent avec leurs anciennes habitudes complètement chamboulées. Le temps du gaspillage et du superficiel sont désormais révolus, nous consommons différemment, les chaînes de productions s’orientent sur ce qui est nécessaire, les solidarités se réinventent et même si nous gardons nos distances, le contact humain se rétablit.

Jours après jours, la mutation modifie nos besoins et nos envies. La transition ne se fait pas en une seule fois, elle se fait toujours par palier. Après cela, nous allons devoir nous adapter à de nouveaux automatismes et de nouvelles habitudes. Mais nous nous adapterons, comme nous l’avons toujours su le faire. Il peut y avoir des périodes chaotiques, l’avenir n’est pas écrit à l’avance. Ce sont nos choix qui décident de cela. À propos de cela, Paolo Coelho disait justement que le futur a été créé pour être changé. Nous pouvons rester dans nos anciens schémas et refuser le changement qui s’opère en ce moment. Mais nous savons que l’on ne peut résister face aux lois de la nature. Nous étions conscients depuis très longtemps que nos fonctionnements nous mèneraient a notre perte.

La mutation… Oui, c’est un pas que l’on fait vers l’inconnu. C’est le pas sage que fait l’intrépide et qui est conscient qu’il ne peut faire marche arrière. Celui-ci aura l’audace de servir d’éclaireur pour ses semblables. Il fera preuve de justesse, de tempérance mais également de prudence afin que d’autres puissent également suivre la voie qu’il a empruntée. C’est notre voyage à tous qui se profile à l’horizon. Ici, demeurent les dragons, racontaient les navigateurs qui voguaient sur des eaux inconnues. Une nouvelle ère est sur le point de commencer et c’est ici et maintenant que s’écrivent les plus belles légendes…

Texte et Photo :©Stéphane Lévêque – 30 mars 2020

Jour 14 – Le réseau

Jour 14,

Il est évident que depuis le début de cette crise sanitaire, la fréquentation est à la baisse. Progressivement, au fil des annonces et restrictions, les bus, métros, trams et funiculaires sont bien souvent déserts. Le réseau s’adapte et continue son rôle premier qui est de relier ses voyageurs et les lieux. Bien que moins fréquenté, le réseau reste inoxydable et continuer sa mission de service public.

Je me souviens encore de ces rames ou véhicules bondés. Cela n’était pas si loin, tous avaient le regard vissé sur leurs téléphones et les oreilles obstruées par leurs écouteurs. Tous se croisaient, mais personnes ne se regardaient. Beaucoup râlaient des retards, des perturbations et parfois du manque de civisme. C’était il y a quelques semaines, mais au fil des jours écoulés, cela me semble être une éternité. Je me souviens également de ces quais bondés lorsque j’arrivais, le bus se remplissait en l’espace de quelques secondes pour le traditionnel « collé-serré » des heures de pointes. Et durant ce temps, j’écoutais, impassible derrière mon poste de conduite, le brouhaha silencieux des vies que je transportais.

Depuis le risque de contamination et le confinement, le réseau s’est déserté. Mais le service public répond présent. Lorsque l’on se croise entre collègue ou confrère d’un autre service, on se fait un signe de la main afin de se saluer et ce pouce levé afin de vérifier si tout se passe bien de notre côté. Depuis ces jours, malgré les nombreux absents, le réseau s’est renforcé et semble s’étendre. Lors de mes pauses au terminus, je retrouve un peu le temps de souffler, parfois de voler quelques clichés que je peux partager afin d’essayer d’égayer le quotidien de ceux qui sont confinés. Les rares passants et voyageurs viennent me saluer et me posent des questions, afin d’avoir un instant de conversation. On échange sur le petit dernier, ou sur le quotidien. J’essaye de rassurer, et refusant de me masquer le visage, je continue de sourire avec un regard compatissant. J’écoute leurs inquiétudes et j’essaye de trouver les mots qui sauront les réconforter. Un écran, un robot, un algorithme ou une application ne savent pas faire cela. Il n’y a qu’un humain qui peut faire cela. C’est le sens caché du réseau, il continue de relier les humains entre eux. Il est lui-même connecté à une autre réseau qui est connecté à un autre. C’est ce que l’on appelle l’inter-connectivité !

Cette profession que je pratique depuis près d’un quart de siècle et que j’ai effectué sous tous ses aspects possibles m’ont instruit et enseigné sur la nature humaine. J’assiste, en tant que témoin, à l’évolution de notre société. J’observe, j’écoute et j’apprends. Je comprends désormais le sens caché de ma profession. Bien conduire ne suffit pas, pour cela il faut également bien se conduire. Et je sais que nombreux de mes collègues devant le devoir à accomplir comprennent enfin cette subtilité.

Les hommes, les femmes passent et empruntent ce dédale urbain. Au fil du temps qui s’écoule, le réseau continue de s’adapter. Il se régénère en fonction de la demande. Loin d’être banal, il prend le sens de « Comme Un » afin de relier chacun d’entre nous. Il continue sans cesse d’évoluer afin que dans nos quotidiens, nous puissions continuer de voyager à travers l’espace et le temps…

(À suivre…)

Texte et Photos : ©Stéphane Lévêque – 29 mars 2020

Jour 12 – Le nerf de la guerre

Jour 12,

Sur le web, les esprits s’échauffent. Tout et rien se partagent et se propagent aussi rapidement qu’un virus. Je n’ai pas de compétences médicales si ce n’est qu’écouter et essayer de réconforter. Certains ont les nerfs a vif, et dehors, la pandémie continue de s’amplifier. D’où vient ce virus ? D’un laboratoire secret, d’un animal qui n’a rien de mandé aux hommes, conséquences du réchauffement climatique ? Je l’ignore totalement…

Dans tous les conflits, le nerf de la guerre, c’est l’argent. Depuis le début de cette crise sanitaire, nous assistons à la chute des marchés. Beaucoup ont paniqué, se sont rués sur les supermarchés, sur les stocks de vivre. En quelques jours, nos pays se sont métamorphosés, les hôpitaux sont débordés. Mais au-delà du risque sanitaire, beaucoup se demandent encore comment survivre jusqu’à la fin du mois.

Bien avant tout cela, cette réalité existait déjà pour de nombreuses personnes. Ils vivaient à crédit, sur des découverts autorisés, les marchés se gorgeait d’argent qui n’existait pas et de spéculations d’évènements qui n’étaient pas arrivés. Nos monnaies n’étaient pas basées sur des valeurs fixes mais fluctuantes. C’était il y a quelques semaines, c’était une autre époque. Mais sincèrement… Pourquoi détruire volontairement un business si juteux ? Cela n’a aucun sens !

Comme je le précisai les jours précédents, cette crise met en relief nos disparités sociales. Ces ruées dans les supermarchés auxquels nous avons assisté ces dernières semaines sont le reflet d’autres peurs. Il y a la peur de manquer, mais il y a aussi celle de devoir changer ses habitudes. Perdre son confort, voilà bien là la plus grande peur de notre monde occidental. Personne n’aime revenir en arrière et de devoir descendre de son piédestal social. A force de pressions de tout côté, le socle de notre société, si fracturée, s’en retrouve complètement effondrée dès qu’une difficulté survient.

Si cette pandémie provient bien du pauvre pangolin, alors cet animal en voie d’extinction vient de réaliser le casse du siècle. Dès que le financier tousse, c’est toute l’économie qui se retrouve malade. Et dans cette épreuve, c’est l’ensemble de la planète qui est touchée. Dans les médias, j’entends l’injection de milliers de milliards afin de relancer l’économie. Non, ce n’est pas une réserve d’argent secrète que l’on nous cachait. Cette annonce, c’est celle du retour de l’imprimerie et des planches à billet.

L’argent n’est qu’une échelle de mesure, qui permet de faire des échanges. C’est notre travail fournit qui permet de toucher un revenu. Alors, à force de rester cloîtré à la maison et devant assurer l’avenir de la famille, beaucoup se posent des questions. D’après la pyramide de Maslow, le besoin premier s’est celui de se nourrir. Le second, c’est celui d’assurer sa sécurité. Où chacun de vous se situe en ce moment ? Les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes niveaux de cette pyramide (Reconnaissance, Estime et Réalisation de soi) ne peuvent être atteint que si et seulement si les deux premiers sont assurés.

Une base solide permet de tenir, mais nos sociétés tellement fracturées et fragilisées, dénoncent des années d’erreurs politiques. Avec un sommet plus lourd que sa base, notre mode de fonctionnement est sur le point de s’effondrer. C’est logique ! Après la crise, il faudra nettoyer, remettre à plat et bien évidement reconstruire. Bien évidement, nous garderons en mémoire les erreurs du passé, d’autres idéologies surgiront, la vie se réinstallera et puis au fil du temps nous oublierons. Alors une autre catastrophe surviendra et nous refera nous remettre en question. Elle s’éteindra, une autre surgira, car ainsi vivent, meurent et renaissent les civilisations…

©Stéphane Lévêque – 27 mars 2020

Jour 11 – Les souvenirs du futur

Jour 11,

C’était près de trois semaines de cela. Je n’avais plus de toner pour mon imprimante, ni de feuilles A4. Je traversais la ville afin d’aller chercher de quoi imprimer. Il y avait cette boutique qui attira mon regard, ils vendaient du matériel photo d’occasion. Et mon choix se porta sur un vieux Nikon D70 qui avait un objectif 18/70 qui m’intéressait. Dans la boutique, j’achetais également une nouvelle carte mémoire plus puissante. Ce n’est qu’hier soir que j’ai regardé ce qu’il y avait dans l’ancienne carte mémoire et je suis tombé sur ces photos dont je ne suis pas l’auteur mais que je publie quand même car je sais qu’elle peuvent vous réconforter.

Un jour, je vous parlerais de Pérouges, de cette cité médiévale, de ce décors médiéval où s’inspirent les films de capes et d’épées, de son vin pétillant du Cerdon et de sa galette Bressanne. En revoyant ces images, j’ai repensé à mes premiers écrits, ces « Princes d’Arcadia » et bien d’autres manuscrits qui sont restés au fond de mes tiroirs que j’avais écrit trop maladroitement et que j’ai envie de réécrire. L’inspiration me revient progressivement, car le goût de l’aventure qui s’était anesthésié progressivement, oppressé par cette normalité que ce monde imposait.

C’était au mois de janvier, je débutais ce bilan de compétence. Ce lundi, alors que je validais mon 5éme et dernier livret afin de valider mon projet, je racontais que je trouvais décalé de faire ceci alors que nous vivons un effondrement. Durant ce bilan, je me suis découvert. L’artiste qui n’osait pas se révèle subitement avec cette épreuve. Oui, il me semble bien qu’inconsciemment je m’étais préparé à tout cela.

Autour de nous, impuissants, nous assistons à l’effondrement. Je dois vous l’avouer tel un secret honteux que ces instants m’inspirent fortement. Les souvenirs du futur me reviennent en mémoire. Nos joies, nos pleurs, nos angoisses, mais également plein de nouvelles aventures nous attendent. Nous avons encore tant de choses à vivre, même si aujourd’hui ressemble à la fin du monde que nous avons connu. Un autre renaîtra de ces cendres, car rien ne se termine et tout ne fait que commencer…

Texte: ©Stéphane Lévêque – 26 mars 2020
Photo: Origine Inconnue (Nikon D70 acheté à Lyon Vaise)

Jour 10 – La revanche des invisibles

Jour 10,

« Quel est ce pays, où frappe la nuit, la loi du plus fort ? » chantait si justement Michel Berger. Cette chanson me revient souvent quand je vous vois tous, derrière vos barreaux, vivant le confinement a votre manière. Chacun de vous derrières vos fenêtres, libres dans vos têtes. Déjà mort peut-être ? J’espère bien que non. Et bien souvent, lorsque vient 20h, nous vous entendons applaudir. Mais j’avoue que vos applaudissements, parfois me rendent mal à l’aise.

Que l’on soit personnels soignants, pompiers, policiers, caissières de supermarché, aide à domicile, conducteurs de bus, de tram ou de métro, éboueurs, agriculteurs, ouvriers dans les chaînes de production, pharmaciens, postiers, cheminots, boulangers, ambulanciers, chauffeurs routiers et bien d’autres, nous existions avant cela. Nous étions bien souvent invisibles, vivants parmi vous. Nous étions là, bien souvent toisé d’un regard. Nous étions ceux qui n’étaient rien. Nous n’étions ni dans le système de finance, dans le e-business, « community manager » ou toutes ces nouvelles disciplines que l’on voyait surgir au fil de l’évolution de cette société. La discrimination sociale, nous la vivions quotidiennement, nous étions les témoins de la dérive de cette société qui écrasait les autres. Nous connaissions cela, nous regardions impuissants malgré les revendications, le chemin que prenait notre monde. Nous étions là, mais chacun ne regardant bien que ce qu’il souhaite voir, nous étions invisibles.

Aujourd’hui, avec cette quarantaine, nous sommes sous les feux des projecteurs. Nous sommes l’essentiel pour nos communautés. Nous permettons de vous soigner, de vous nourrir, de vous transporter, de vous approvisionner… Les mots envers nous se sont adoucis, dans vos regards, il y a de la compassion. Les illusions s’étant dissipées, vous voyez notre quotidien. Même si nous vivons une situation inédite, nos métiers sont une réalité et vous découvrez que ceux-ci sont essentiels. Cet instant, sonne un peu pour certains d’entre nous comme une revanche. Nos villages, villes, départements, région ainsi que notre pays continue de fonctionner même si cela se fait au ralenti. Nous faisons ce que nous pouvons, mais comprenez que l’on y met toute notre bonne volonté.

Entre-nous, nos liens se resserrent. Nous échangeons, discutons, veillons les uns sur les autres. Le service public semble consolider ses fractures pour mieux se renforcer. Vous nous voyez encore dehors, certains ont des protections, d’autres non. Mais dans tous les cas, nous sommes en première ligne face à la menace.

Le confinement permet de mettre en relief les nécessités de nos vies. Devant un si beau soleil, la tentation de sortir est forte. Beaucoup aimeraient sortir, retrouver l’ambiance d’une « Dolce Vita », boire un verre en terrasse, retrouver la famille et les amis. Mais pour l’instant cela est impossible, tant que le virus circule. Alors quand on voit d’autres qui sont dehors, malgré les interdictions, certains s’offusquent, d’autres dénoncent. Comprenons également la réalité de ces autres invisibles que peu osent regarder en face.

Ils sont SDF, précaires sociaux, psychotiques, marginaux, non-adaptés, vivant de marchés « parallèles ». Ils ont des petites retraites, certains étaient travailleurs non-déclarés, sans papiers, la rue était leurs quotidiens. Ils vivaient de petites ressources, grappillant ci et là des restes des marchés ou des poubelles. Ils sont une réalité qui n’est pas toujours regardé en face. Certes, des mesures sont prises, mais devant l’ampleur de cette réalité, les moyens déployés seront insuffisants. Eux aussi, à leurs manières, prennent leurs revanches en étant mis en lumière. Nous les connaissions, les avons croisés tant de fois, nous avons alerté nos hiérarchies sur ce problème. Mais nous avons eu tous la même réponse que l’on n’avait pas les moyens d’aider tout le monde, que l’on ne pouvait rien faire et qu’ils avaient fait leurs choix.

La réalité de la misère sociale semble être sacrifiée. Tant pis si elle propage le virus dans les quartiers populaires ! L’exclusion, c’est le rejet de ce que l’on ne veut pas. Certains parlent de déchets, de rebuts… Est-ce cela l’Humanité ? Devons-nous continuer de faire l’autruche ? Nous sommes au 10éme jours, et les restes a grapiller s’amenuisent, la charité s’amenuise et la solidarité s’étouffe. Ce qui a été exclu a conscience de ce qu’il va arriver. Dans certains arrêts de bus, j’en ai croisé, et j’ai croisé leurs regards. Ils savent qu’ils sont condamnés. Ils sont les misérables et savent très bien que Valjean ne viendra pas à leurs rescousses.

C’est une dure réalité qui n’est pas apparue aujourd’hui avec ce virus. Les difficultés du service public, les conditions de travail, l’exclusion et tant d’autres choses existaient bien avant cela. D’autres problèmes seront mis en lumière, comme la violence conjugale, la misère culturelle, les addictions… Tous ces vieux spectres vont ressurgir,., mais forcés dans le confinement, les loups se seront dévorés entre eux ou s’ils n’ont pas été éradiqués par le fléau. Devons-nous être conscient de l’ensemble de réalité pour prétendre encore être humain ? J’ai l’audace de le penser…

Texte et photo : ©Stéphane Lévêque – 25 mars 2020