Jour 16 – La traversée de la ville

Jour 16,

Depuis le début du confinement, mes déplacements professionnels se faisaient dans mon secteur. Aller au dépôt ne me prenait que 15 minutes à pied, traversant un sympathique parc verdoyant. Mais depuis hier, ma mutation est effective et désormais, c’est la ville que je dois traverser. L’offre de transport s’étant adaptée à la situation, bus et métro se sont raréfiés. Cela donne une situation assez étrange surtout lorsque l’on loupe sa correspondance pour quelques secondes.

J’avais près de 10 minutes d’attente. J’étais seul dans cette station de métro habituellement bondée. Je commençais à faire les cents pas le long du quai. Derrière les barrières, je voyais une personne qui m’observait. Sa silhouette fantomatique habillée de vieux vêtements dépareillées, son regard vitreux et sa coiffure hirsute, sa situation se devinait très clairement. C’était un homme affamé, désocialisé et qui semblait guetter une proie facile.

Or, je me tenais debout, dans mon uniforme d’agent du réseau, chaussé de ma paire de rangers. Bien que cette situation peut mettre mal à l’aise, je suis sorti, d’un pas sûr et affirmé. Mon nouveau dépôt ne se trouvait qu’a quelques minutes à pied d’ici et j’avais envie de voir ce que la ville était devenue. Voyant que je me dirigeai vers lui, l’individu se mit dans un recoin sombre. Nos regards se croisèrent, je lui fis comprendre que s’il tentait quelque chose, j’allais lui donner du fil à retordre. Et lui me fit comprendre qu’il était une âme aux abois, tiraillé par la faim et la peur que cette situation provoquait dans la ville.

La place Bellecour était vide… Quelques âmes la traversaient, faisant du jogging ou pour aller faire quelques courses. Ce lieu qui d’habitude est le centre commerçant de la ville était complètement déserté. Autour de moi, la rue de la République, une artère habituellement bondée, accentuait cette sensation de ville fantôme. La Place Antonin Poncet qui était dans le même état donnait la même sensation. Je devais faire vite et même si j’avais de l’avance, je savais que je ne pouvais rester ici.

Je pris la destination de Perrache. Au départ dans la première rue qui s’offrait à moi. Mais analysant la situation, je pris la décision de n’emprunter que les artères principales. Les rues étaient désertes, et parfois étroites. La prudence me conseillait de m’orienter sur la rue Victor Hugo qui était une artère commerçante assez large et me mènerait en sécurité à ma destination. Le jour d’avant, j’annonçais que j’allais faire des photos. Mais aujourd’hui, en me rendant compte de la situation, les rares photos étaient prises très rapidement. Les rues désertes et les rares âmes qui étaient là se hâtaient comme moi. Les nombreux SDF du quartier, survivant de la charité, eux aussi se retrouvaient sans ressources. Ma marche était rapide malgré la lourdeur de mes chaussures. Je sentais les muscles de mes cuisses forcer tandis que j’entendais les complaintes de la rue. Je croisais quelques regards, la peur, la faim, la soif ou l’envie d’une cigarette se lisaient très distinctement. Si auparavant, quand je le pouvais je laissais quelques pièces. Là, je savais que je ne pouvais rien faire pour eux. Donner à un et pas à l’autre, dans ce cas, c’est de choisir qui va survivre ou mourir. Je n’ai pas le droit de faire ce choix.

Puis la place Carnot s’offrit à moi. Mon regard se porta sur le parterre fleurit de tulipes multicolores, puis sur l’imposante statue de Marianne qui semblait surveiller le groupe de SDF qui s’était amassé de l’autre côté de la place. Je pris l’escalator et traversa le complexe en gardant toujours cette même démarche.

Puis arriva le Cours Charlemagne qui se dévoila. En haut des escalators, j’avais une vue incroyable sur ce quartier que j’ai vu se métamorphoser. La ligne de tramway se distinguait nettement par son sillon. Je pris quelques secondes pour apprécier cette vue et cette perspective que j’avais sous les yeux. Puis, je pris les escalators et repris ma course pour enfin tourner à droite sur le cours Suchet. Malgré ma démarche rapide, je reconnaissais les lieux. Un quartier que j’avais fréquenté alors il y a une dizaine d’années. Beaucoup de choses avaient changé, les petits bouchons que j’avais connu avaient désormais disparus. C’était une autre époque révolue, et celle que nous vivons actuellement va très certainement encore modifier profondément ces lieux.

J’étais arrivé à destination. Nouveau dépôt, nouveaux collègues, nouvelles hiérarchies, mais également, pour l’occasion, nouvelles organisations. Ma journée se fit sans problèmes. Mais au fil des heures qui s’écoulaient, je gardai en mémoire que je devais faire le chemin en sens inverse. Je terminais mon service à 21 h 47 et j’étais conscient que je ne pouvais faire le même parcours.

Un collègue de travail me déposa à la gare routière. Et sans attendre, je me suis dirigé vers le métro. Encore une fois, le quai était vide et j’avais dix minutes d’attente. Mais cette fois-ci, je suis resté là à attendre, tout en faisant les cents pas. Le métro arriva et je pris place. Dans la rame, nous n’étions que deux, chacun gardant ses distances. Les stations défilèrent et lorsque nous arrivâmes à Bellecour. Je sortis précipitamment. Pour la première fois, je me suis mis à courir dans les couloirs de la station. Ce n’était pas un sprint, mais une course modérée afin que je puisse atteindre ma correspondance. Le métro D en direction de la gare de Vaise était là. J’eus le temps de monter à bord avant que les portes se referment. Dehors, il y avait une femme qui attendait la rame qui allait dans l’autre direction. En la regardant, en ayant vécu ces instants, je compris ce que peux ressentir une femme seule. Tant d’angoisses et de peurs, à une époque où le confinement exacerbe les peurs mais aussi les instincts les plus primaires.

J’aurais pu continuer jusqu’au terminus, prendre une correspondance. Mais j’ai choisi de descendre à la station Valmy. La rue Marietton était encore un peu animée. Les rares kebabs et pizzeria continuaient à travailler. Sur le pas des portes, les livreurs attendaient avec leurs scooters et leurs gros sacs à dos. Cette rue, je l’avais parcouru tant de fois, je me sentais un peu plus à l’aise. Ma démarche continuait d’un pas un peu plus assuré. Mes chaussures étaient toujours aussi lourdes, mais j’avais hâte de rentrer. Je remontais la rue, m’arrêta un instant pour jeter un coup d’œil dans celle où se trouve mon ancien dépôt. Puis je retrouvais cet itinéraire que je connaissais si bien. Ces 120 marches d’escaliers, puis ces 40 autres, et enfin ce parc du Vallon.

Malgré l’heure, il y avait encore quelques âmes. Je les connais, j’ai l’habitude de les croiser. Au loin, je vois mon immeuble qui se distingue au fond du parc. Ma marche ne faiblit pas. Je pousse le petit portail, puis me dirige vers la porte d’entrée. Je regarde mon téléphone, il est 22h 45. Trois quarts d’heure se sont écoulé depuis mon départ du dépôt. Lentement, je monte les derniers escaliers qui me mène au deuxième étage. Je suis enfin arrivé. Mon premier réflexe c’est de me laver les mains, puis d’enlever cette lourde paire de rangers. Je me déshabille, prends une douche, puis me met dans une tenue plus confortable. Je me prépare un frugal repas que je mange devant mon ordinateur. Je consulte les infos. Je vois un article, sur les Français inquiets de leurs pouvoirs d’achat face au chômage partiel. Je regarde ces visages qui sont dans cet écran et qui se plaignent de perdre de l’argent. Je remarque ce témoignage de cette cadre qui déclare qu’elle a perdu 600 euros, et que le mois prochain elle allait en perdre près de 1000 et qu’elle n’allait toucher que 1600. Je trouve cela ironique, après avoir été témoin de la misère sociale, quand vient le soir, sur les écrans, je vois ces cadres qui s’indignent. j’ai envie de leur souhaiter la bienvenue dans ma réalité.

Mais il est tard. Demain est un autre jour et je vais devoir encore traverser la ville. Je le ferais encore après-demain. C’est cela le lot du service public, il ne sait s’arrêter…

Texte et Photo : ©Stéphane Lévêque – 31 mars 2020

Jour 15 – Ici, demeurent les dragons…

Jour 15,

La mutation… Celle-ci survient souvent lorsque l’on ne s’y attend pas. La mutation, c’est aller à un autre endroit, changer de lieux de travail, devoir travailler avec de nouvelles personnes et de nouveaux responsables. Mais, dans son sens plus général, c’est surtout passer d’un état à un autre. La mutation qu’elle soit physiologique, psychologique ou professionnelle, nous oblige à sortir de notre zone de confort. Elle modifie nos habitudes et transforme notre routine quotidienne. Le temps d’adaptation varie en fonction du sujet, mais dans tous les cas, ce dernier retrouve progressivement de nouveaux automatismes afin de se familiariser avec son nouvel environnement.

La mutation se déroule en ce moment même et se conjugue parfaitement avec l’air du temps. Je mute, car c’est aujourd’hui que change de lieu de travail et cela fait des mois et des mois que je m’y suis préparé. Tu mutes, car aujourd’hui, toi aussi tu changes tes habitudes. Il/Elle mute, ses paroles changent, il ou elle t’appelle plus souvent et te demande régulièrement si toi et tes proches vont bien. Nous mutons, car en ce moment même, c’est l’ensemble de notre civilisation qui se transforme. Vous mutez, mais rassurez-vous, je serais là pour vous accompagner, ces épreuves, je les ai traversées il y a quelques années. Ils/Elles mutent, même les plus réticents, car c’est ainsi que se déroulent les évolutions. Quand le train du changement est là, on doit monter à bord car sinon on risque de se retrouver bloqué sur le quai de la gare.

La mutation, dans notre cas, c’est une évolution. Nous disposons de toutes la technologie nécessaire et de nombreux moyens de communication. Certains découvrent le travail à distance, d’autres s’improvisent professeurs ou profitent de ce temps pour découvrir de nouvelles discipline. Cette période où tout se cristallise, l’ensemble de l’humanité se retrouvent avec leurs anciennes habitudes complètement chamboulées. Le temps du gaspillage et du superficiel sont désormais révolus, nous consommons différemment, les chaînes de productions s’orientent sur ce qui est nécessaire, les solidarités se réinventent et même si nous gardons nos distances, le contact humain se rétablit.

Jours après jours, la mutation modifie nos besoins et nos envies. La transition ne se fait pas en une seule fois, elle se fait toujours par palier. Après cela, nous allons devoir nous adapter à de nouveaux automatismes et de nouvelles habitudes. Mais nous nous adapterons, comme nous l’avons toujours su le faire. Il peut y avoir des périodes chaotiques, l’avenir n’est pas écrit à l’avance. Ce sont nos choix qui décident de cela. À propos de cela, Paolo Coelho disait justement que le futur a été créé pour être changé. Nous pouvons rester dans nos anciens schémas et refuser le changement qui s’opère en ce moment. Mais nous savons que l’on ne peut résister face aux lois de la nature. Nous étions conscients depuis très longtemps que nos fonctionnements nous mèneraient a notre perte.

La mutation… Oui, c’est un pas que l’on fait vers l’inconnu. C’est le pas sage que fait l’intrépide et qui est conscient qu’il ne peut faire marche arrière. Celui-ci aura l’audace de servir d’éclaireur pour ses semblables. Il fera preuve de justesse, de tempérance mais également de prudence afin que d’autres puissent également suivre la voie qu’il a empruntée. C’est notre voyage à tous qui se profile à l’horizon. Ici, demeurent les dragons, racontaient les navigateurs qui voguaient sur des eaux inconnues. Une nouvelle ère est sur le point de commencer et c’est ici et maintenant que s’écrivent les plus belles légendes…

Texte et Photo :©Stéphane Lévêque – 30 mars 2020

Jour 14 – Le réseau

Jour 14,

Il est évident que depuis le début de cette crise sanitaire, la fréquentation est à la baisse. Progressivement, au fil des annonces et restrictions, les bus, métros, trams et funiculaires sont bien souvent déserts. Le réseau s’adapte et continue son rôle premier qui est de relier ses voyageurs et les lieux. Bien que moins fréquenté, le réseau reste inoxydable et continuer sa mission de service public.

Je me souviens encore de ces rames ou véhicules bondés. Cela n’était pas si loin, tous avaient le regard vissé sur leurs téléphones et les oreilles obstruées par leurs écouteurs. Tous se croisaient, mais personnes ne se regardaient. Beaucoup râlaient des retards, des perturbations et parfois du manque de civisme. C’était il y a quelques semaines, mais au fil des jours écoulés, cela me semble être une éternité. Je me souviens également de ces quais bondés lorsque j’arrivais, le bus se remplissait en l’espace de quelques secondes pour le traditionnel « collé-serré » des heures de pointes. Et durant ce temps, j’écoutais, impassible derrière mon poste de conduite, le brouhaha silencieux des vies que je transportais.

Depuis le risque de contamination et le confinement, le réseau s’est déserté. Mais le service public répond présent. Lorsque l’on se croise entre collègue ou confrère d’un autre service, on se fait un signe de la main afin de se saluer et ce pouce levé afin de vérifier si tout se passe bien de notre côté. Depuis ces jours, malgré les nombreux absents, le réseau s’est renforcé et semble s’étendre. Lors de mes pauses au terminus, je retrouve un peu le temps de souffler, parfois de voler quelques clichés que je peux partager afin d’essayer d’égayer le quotidien de ceux qui sont confinés. Les rares passants et voyageurs viennent me saluer et me posent des questions, afin d’avoir un instant de conversation. On échange sur le petit dernier, ou sur le quotidien. J’essaye de rassurer, et refusant de me masquer le visage, je continue de sourire avec un regard compatissant. J’écoute leurs inquiétudes et j’essaye de trouver les mots qui sauront les réconforter. Un écran, un robot, un algorithme ou une application ne savent pas faire cela. Il n’y a qu’un humain qui peut faire cela. C’est le sens caché du réseau, il continue de relier les humains entre eux. Il est lui-même connecté à une autre réseau qui est connecté à un autre. C’est ce que l’on appelle l’inter-connectivité !

Cette profession que je pratique depuis près d’un quart de siècle et que j’ai effectué sous tous ses aspects possibles m’ont instruit et enseigné sur la nature humaine. J’assiste, en tant que témoin, à l’évolution de notre société. J’observe, j’écoute et j’apprends. Je comprends désormais le sens caché de ma profession. Bien conduire ne suffit pas, pour cela il faut également bien se conduire. Et je sais que nombreux de mes collègues devant le devoir à accomplir comprennent enfin cette subtilité.

Les hommes, les femmes passent et empruntent ce dédale urbain. Au fil du temps qui s’écoule, le réseau continue de s’adapter. Il se régénère en fonction de la demande. Loin d’être banal, il prend le sens de « Comme Un » afin de relier chacun d’entre nous. Il continue sans cesse d’évoluer afin que dans nos quotidiens, nous puissions continuer de voyager à travers l’espace et le temps…

(À suivre…)

Texte et Photos : ©Stéphane Lévêque – 29 mars 2020

Jour 12 – Le nerf de la guerre

Jour 12,

Sur le web, les esprits s’échauffent. Tout et rien se partagent et se propagent aussi rapidement qu’un virus. Je n’ai pas de compétences médicales si ce n’est qu’écouter et essayer de réconforter. Certains ont les nerfs a vif, et dehors, la pandémie continue de s’amplifier. D’où vient ce virus ? D’un laboratoire secret, d’un animal qui n’a rien de mandé aux hommes, conséquences du réchauffement climatique ? Je l’ignore totalement…

Dans tous les conflits, le nerf de la guerre, c’est l’argent. Depuis le début de cette crise sanitaire, nous assistons à la chute des marchés. Beaucoup ont paniqué, se sont rués sur les supermarchés, sur les stocks de vivre. En quelques jours, nos pays se sont métamorphosés, les hôpitaux sont débordés. Mais au-delà du risque sanitaire, beaucoup se demandent encore comment survivre jusqu’à la fin du mois.

Bien avant tout cela, cette réalité existait déjà pour de nombreuses personnes. Ils vivaient à crédit, sur des découverts autorisés, les marchés se gorgeait d’argent qui n’existait pas et de spéculations d’évènements qui n’étaient pas arrivés. Nos monnaies n’étaient pas basées sur des valeurs fixes mais fluctuantes. C’était il y a quelques semaines, c’était une autre époque. Mais sincèrement… Pourquoi détruire volontairement un business si juteux ? Cela n’a aucun sens !

Comme je le précisai les jours précédents, cette crise met en relief nos disparités sociales. Ces ruées dans les supermarchés auxquels nous avons assisté ces dernières semaines sont le reflet d’autres peurs. Il y a la peur de manquer, mais il y a aussi celle de devoir changer ses habitudes. Perdre son confort, voilà bien là la plus grande peur de notre monde occidental. Personne n’aime revenir en arrière et de devoir descendre de son piédestal social. A force de pressions de tout côté, le socle de notre société, si fracturée, s’en retrouve complètement effondrée dès qu’une difficulté survient.

Si cette pandémie provient bien du pauvre pangolin, alors cet animal en voie d’extinction vient de réaliser le casse du siècle. Dès que le financier tousse, c’est toute l’économie qui se retrouve malade. Et dans cette épreuve, c’est l’ensemble de la planète qui est touchée. Dans les médias, j’entends l’injection de milliers de milliards afin de relancer l’économie. Non, ce n’est pas une réserve d’argent secrète que l’on nous cachait. Cette annonce, c’est celle du retour de l’imprimerie et des planches à billet.

L’argent n’est qu’une échelle de mesure, qui permet de faire des échanges. C’est notre travail fournit qui permet de toucher un revenu. Alors, à force de rester cloîtré à la maison et devant assurer l’avenir de la famille, beaucoup se posent des questions. D’après la pyramide de Maslow, le besoin premier s’est celui de se nourrir. Le second, c’est celui d’assurer sa sécurité. Où chacun de vous se situe en ce moment ? Les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes niveaux de cette pyramide (Reconnaissance, Estime et Réalisation de soi) ne peuvent être atteint que si et seulement si les deux premiers sont assurés.

Une base solide permet de tenir, mais nos sociétés tellement fracturées et fragilisées, dénoncent des années d’erreurs politiques. Avec un sommet plus lourd que sa base, notre mode de fonctionnement est sur le point de s’effondrer. C’est logique ! Après la crise, il faudra nettoyer, remettre à plat et bien évidement reconstruire. Bien évidement, nous garderons en mémoire les erreurs du passé, d’autres idéologies surgiront, la vie se réinstallera et puis au fil du temps nous oublierons. Alors une autre catastrophe surviendra et nous refera nous remettre en question. Elle s’éteindra, une autre surgira, car ainsi vivent, meurent et renaissent les civilisations…

©Stéphane Lévêque – 27 mars 2020

Jour 11 – Les souvenirs du futur

Jour 11,

C’était près de trois semaines de cela. Je n’avais plus de toner pour mon imprimante, ni de feuilles A4. Je traversais la ville afin d’aller chercher de quoi imprimer. Il y avait cette boutique qui attira mon regard, ils vendaient du matériel photo d’occasion. Et mon choix se porta sur un vieux Nikon D70 qui avait un objectif 18/70 qui m’intéressait. Dans la boutique, j’achetais également une nouvelle carte mémoire plus puissante. Ce n’est qu’hier soir que j’ai regardé ce qu’il y avait dans l’ancienne carte mémoire et je suis tombé sur ces photos dont je ne suis pas l’auteur mais que je publie quand même car je sais qu’elle peuvent vous réconforter.

Un jour, je vous parlerais de Pérouges, de cette cité médiévale, de ce décors médiéval où s’inspirent les films de capes et d’épées, de son vin pétillant du Cerdon et de sa galette Bressanne. En revoyant ces images, j’ai repensé à mes premiers écrits, ces « Princes d’Arcadia » et bien d’autres manuscrits qui sont restés au fond de mes tiroirs que j’avais écrit trop maladroitement et que j’ai envie de réécrire. L’inspiration me revient progressivement, car le goût de l’aventure qui s’était anesthésié progressivement, oppressé par cette normalité que ce monde imposait.

C’était au mois de janvier, je débutais ce bilan de compétence. Ce lundi, alors que je validais mon 5éme et dernier livret afin de valider mon projet, je racontais que je trouvais décalé de faire ceci alors que nous vivons un effondrement. Durant ce bilan, je me suis découvert. L’artiste qui n’osait pas se révèle subitement avec cette épreuve. Oui, il me semble bien qu’inconsciemment je m’étais préparé à tout cela.

Autour de nous, impuissants, nous assistons à l’effondrement. Je dois vous l’avouer tel un secret honteux que ces instants m’inspirent fortement. Les souvenirs du futur me reviennent en mémoire. Nos joies, nos pleurs, nos angoisses, mais également plein de nouvelles aventures nous attendent. Nous avons encore tant de choses à vivre, même si aujourd’hui ressemble à la fin du monde que nous avons connu. Un autre renaîtra de ces cendres, car rien ne se termine et tout ne fait que commencer…

Texte: ©Stéphane Lévêque – 26 mars 2020
Photo: Origine Inconnue (Nikon D70 acheté à Lyon Vaise)

Jour 10 – La revanche des invisibles

Jour 10,

« Quel est ce pays, où frappe la nuit, la loi du plus fort ? » chantait si justement Michel Berger. Cette chanson me revient souvent quand je vous vois tous, derrière vos barreaux, vivant le confinement a votre manière. Chacun de vous derrières vos fenêtres, libres dans vos têtes. Déjà mort peut-être ? J’espère bien que non. Et bien souvent, lorsque vient 20h, nous vous entendons applaudir. Mais j’avoue que vos applaudissements, parfois me rendent mal à l’aise.

Que l’on soit personnels soignants, pompiers, policiers, caissières de supermarché, aide à domicile, conducteurs de bus, de tram ou de métro, éboueurs, agriculteurs, ouvriers dans les chaînes de production, pharmaciens, postiers, cheminots, boulangers, ambulanciers, chauffeurs routiers et bien d’autres, nous existions avant cela. Nous étions bien souvent invisibles, vivants parmi vous. Nous étions là, bien souvent toisé d’un regard. Nous étions ceux qui n’étaient rien. Nous n’étions ni dans le système de finance, dans le e-business, « community manager » ou toutes ces nouvelles disciplines que l’on voyait surgir au fil de l’évolution de cette société. La discrimination sociale, nous la vivions quotidiennement, nous étions les témoins de la dérive de cette société qui écrasait les autres. Nous connaissions cela, nous regardions impuissants malgré les revendications, le chemin que prenait notre monde. Nous étions là, mais chacun ne regardant bien que ce qu’il souhaite voir, nous étions invisibles.

Aujourd’hui, avec cette quarantaine, nous sommes sous les feux des projecteurs. Nous sommes l’essentiel pour nos communautés. Nous permettons de vous soigner, de vous nourrir, de vous transporter, de vous approvisionner… Les mots envers nous se sont adoucis, dans vos regards, il y a de la compassion. Les illusions s’étant dissipées, vous voyez notre quotidien. Même si nous vivons une situation inédite, nos métiers sont une réalité et vous découvrez que ceux-ci sont essentiels. Cet instant, sonne un peu pour certains d’entre nous comme une revanche. Nos villages, villes, départements, région ainsi que notre pays continue de fonctionner même si cela se fait au ralenti. Nous faisons ce que nous pouvons, mais comprenez que l’on y met toute notre bonne volonté.

Entre-nous, nos liens se resserrent. Nous échangeons, discutons, veillons les uns sur les autres. Le service public semble consolider ses fractures pour mieux se renforcer. Vous nous voyez encore dehors, certains ont des protections, d’autres non. Mais dans tous les cas, nous sommes en première ligne face à la menace.

Le confinement permet de mettre en relief les nécessités de nos vies. Devant un si beau soleil, la tentation de sortir est forte. Beaucoup aimeraient sortir, retrouver l’ambiance d’une « Dolce Vita », boire un verre en terrasse, retrouver la famille et les amis. Mais pour l’instant cela est impossible, tant que le virus circule. Alors quand on voit d’autres qui sont dehors, malgré les interdictions, certains s’offusquent, d’autres dénoncent. Comprenons également la réalité de ces autres invisibles que peu osent regarder en face.

Ils sont SDF, précaires sociaux, psychotiques, marginaux, non-adaptés, vivant de marchés « parallèles ». Ils ont des petites retraites, certains étaient travailleurs non-déclarés, sans papiers, la rue était leurs quotidiens. Ils vivaient de petites ressources, grappillant ci et là des restes des marchés ou des poubelles. Ils sont une réalité qui n’est pas toujours regardé en face. Certes, des mesures sont prises, mais devant l’ampleur de cette réalité, les moyens déployés seront insuffisants. Eux aussi, à leurs manières, prennent leurs revanches en étant mis en lumière. Nous les connaissions, les avons croisés tant de fois, nous avons alerté nos hiérarchies sur ce problème. Mais nous avons eu tous la même réponse que l’on n’avait pas les moyens d’aider tout le monde, que l’on ne pouvait rien faire et qu’ils avaient fait leurs choix.

La réalité de la misère sociale semble être sacrifiée. Tant pis si elle propage le virus dans les quartiers populaires ! L’exclusion, c’est le rejet de ce que l’on ne veut pas. Certains parlent de déchets, de rebuts… Est-ce cela l’Humanité ? Devons-nous continuer de faire l’autruche ? Nous sommes au 10éme jours, et les restes a grapiller s’amenuisent, la charité s’amenuise et la solidarité s’étouffe. Ce qui a été exclu a conscience de ce qu’il va arriver. Dans certains arrêts de bus, j’en ai croisé, et j’ai croisé leurs regards. Ils savent qu’ils sont condamnés. Ils sont les misérables et savent très bien que Valjean ne viendra pas à leurs rescousses.

C’est une dure réalité qui n’est pas apparue aujourd’hui avec ce virus. Les difficultés du service public, les conditions de travail, l’exclusion et tant d’autres choses existaient bien avant cela. D’autres problèmes seront mis en lumière, comme la violence conjugale, la misère culturelle, les addictions… Tous ces vieux spectres vont ressurgir,., mais forcés dans le confinement, les loups se seront dévorés entre eux ou s’ils n’ont pas été éradiqués par le fléau. Devons-nous être conscient de l’ensemble de réalité pour prétendre encore être humain ? J’ai l’audace de le penser…

Texte et photo : ©Stéphane Lévêque – 25 mars 2020

Jour 9 – Le regard de l'enfant

Jour 9

Le confinement, c’est un isolement de la population, mais c’est aussi parfois vécu comme un enfermement. Et ce dernier peut être parfois assimilé à la prison. Si on se met à la place d’un enfant, ces instants doivent lui sembler bien long. Je me souviens lorsque j’étais à l’arrière de la voiture familiale, mes parents à l’avant et lors de trajets qui sortaient de l’ordinaire,, je demandai : « Dis, c’est encore loin ? Quand est-ce que l’on arrive ? ».

Aujourd’hui, nous sommes près de deux milliards d’humains enfermés chez eux. Beaucoup d’enfants ne comprenant pas ce qu’il se passe. Certains doivent se demander pourquoi ils sont en prison alors qu’ils n’ont rien fait. Privé d’école, de leurs copains, de leurs jeux. Et comme seule réponse, le regard de leurs parents qui ne savent répondre à leurs questions.

Élever un enfant, ce n’est pas l’éduquer. On éduque un animal, mais lorsqu’il s’agit d’un enfant, on l’élève. Élever, c’est le faire grandir ! Mais pas que d’un point de vue physiologique en répondant aux besoins de nourritures et matériels. C’est aussi lui transmettre les valeurs humaines essentielles afin qu’il puisse vivre en paix dans une société complexe et qu’il puisse les transmettre a son tour. J’ai vu passer quelques publications qui ironisaient a ce sujet. Chaque jour, sur le parcours que je fais avec mon autobus, il y a l’enseigne de cette école « Montessori ». Je vois encore des enfants seuls dans la rue, livrés à eux-mêmes. Mais je ne condamnerais pas les parents, qui eux-mêmes n’ont pas eu accès à cet enseignement.

Au fil du temps, ce savoir s’est perdu. Et l’instant est propice afin qu’on le retrouve. On passe du temps ensemble, on fait des activités ensemble, on l’aide à faire ses devoirs. Cela fait partie des devoirs des parents, car être père ou mère, c’est avant tout préparer son enfant au monde futur.

En écrivant ces quelques lignes quasi quotidienne, je repense au dernier couplet de la Marseillaise. « Nous entrerons dans la carrière, lorsque nos aînés n’y seront plus ». Avions-nous été préparé à cela ? Bien évidement que non ! Mais aujourd’hui, plus que jamais, même en tant que célibataire sans enfant, je ressens ce devoir que j’ai envers les autres. Et ce devoir, c’est celui de l’exemplarité !

Si, je sais que pour moi cela est facile, malgré mon impulsivité, car je vis seul et que j’ai pas connu la chance d’avoir eut un enfant. Je pense aux parents qui eux, n’ont pas le droit de craquer devant eux.

Afin que l’on puisse avancer sereinement dans l’avenir, il ne faut pas garder les rancœurs du passé. On ne peut condamner quelqu’un qui ne savait pas. Ce savoir s’est usé au fil du temps, et celui-ci qui se profile devant nous nous laisse le temps de le retrouver, bien enfouis en nous. Enfermé dans nos cœurs, dans notre ADN, et qui ne demande qu’a s’exprimer…

©Stéphane Lévêque – 24 mars 2020

P.S : Oui, c’est bien moi sur la photo !

Jour 7 – Le droit et le devoir

Jour 7

Ils étaient encore nombreux hier à se promener dans la ville. Sur les secteurs où je circule, je n’ai pas arrêté de voir du monde dehors. Il y avait des enfants. Si pour la majorité d’entre eux, ils étaient accompagnés de leurs parents, j’en ai vu également qui était seul et livré à eux-mêmes. Cela peut paraître fou, mais cela est logique.

Pour beaucoup, la menace n’est pas réelle. Tant que l’entourage n’est pas touché par l’épidémie, le virus n’existe pas. C’est de l’inconscience, me direz-vous. Sans masques, sans aucune protection, sans aucun sens du devoir…

Nous avons des droits, mais nous avons également des devoirs. Mais dans une société de droit, il est toujours plus facile de voir ce qui nous est agréable plutôt ce qui nous restreint. Nous aimons cette liberté dans toutes ses formes, nous aimons la clamer à qui veut l’entendre. Mais la liberté, ce n’est pas faire n’importe quoi. La liberté, c’est avoir conscience de ses droits et ses devoirs et de connaître quel est son champ de possibilités. L’article 4 de la constitution des droits de l’homme de 1789 stipule que : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. »

Nous connaissons tous ce texte, beaucoup le citent, le clament et le réclament. Cette prose qui est le fondement de notre société, n’est connu que pour son article premier. Je me souviens encore de mes cours d’instruction civique lorsque j’étais encore un jeune écolier. Je me souviens encore de mon appel sous les drapeaux et qui me donna la chance de ne jamais connaître le chômage lorsqu’un adjudant-chef m’annonça que j’allais dans la section transport et que j’allais devoir passer mes permis du groupe lourd pour les besoins du régiment. Mais je me souviens également de ce premier week-end bloqué a la caserne et de cette allocution présidentielle qui annonçait la fin du service militaire obligatoire. Les générations se sont succédé, et au fur et à mesure, les devoirs ont été oubliés…

Alors lorsque reviennent les temps sombres, devant le devoir à accomplir, on se retrouve un peu gêné. Toutes les erreurs reviennent, mais je n’ai pas envie de monter sur la place publique pour réclamer la tête d’untel ou d’un autre. Si hier j’écrivais que le temps était à la réflexion et l’anticipation, le temps de la réconciliation est également là. Mais pour se retrouver tous ensemble autour d’un même projet, le devoir de mémoire est de rigueur. Ne jamais oublier les erreurs passées, car reproduire deux fois la même erreur, cela ne s’appelle pas une erreur, mais un choix !

« Soyons fou ! Soyons audacieux ! » comme disait Steeve Jobs. Afin que notre société future puisse se reconstruire après une si dure épreuve, osons écrire une seconde colonne. Si les droits de l’homme ont été écrits il y a un peu plus de deux siècles, puisque le roi est de retour (Car « Corona » signifie bel et bien « Couronne »), alors je pense qu’il est grand temps que nous écrivions ensemble « les devoirs de l’homme et du citoyen », texte qui peut s’ajouter en complément de celui de 1789. Et je dis bien NOUS, car ce genre d’écrit ne peut se faire seul…

©Stéphane Lévêque – 22 mars 2020
Illustration: Canal +

Jour 6 – L'anticipation

Jour 6

Cet après-midi, je suis de service et je vais retrouver la ville. Rien n’aura changé, les rues, les bâtiments, les monuments, tout sera à la même place. Il n’y aura pas âme qui vive, si ce n’est que quelques travailleurs, agents du service public et quelques zombies. Dans les regards, j’y croiserai beaucoup d’inquiétudes et d’angoisses. Si les premiers jours sont faciles et d’une humeur légère, au fil du temps l’ambiance s’alourdit.

Le temps est à l’introspection, mais également à l’anticipation.
Nos besoins de demain ne seront plus les mêmes que ceux d’hier. Les tracés directeurs de notre futur ne peuvent s’écrire avec des idéologies du passé. Nous assistons en ce moment à la fin du système capitalisme et j’ai l’audace que nous allons assister à la naissance d’un système coopératif. Notre confinement nous isole les uns des autres, mais en ce moment même, nous restons réunis par la toile du web.

Internet qui n’était pas très net, nous permet de communiquer, d’échanger, de s’informer, de partager. Nous pouvons nous instruire, apprendre de nouvelles choses. Qu’allons-nous faire de ce temps? Rester avachi à se morfondre dans son canapé ne sert à rien. Nous surconsommions, la dette alimentaire était en avance, années après années.

Si j’ai la chance de vivre seul dans un confortable T2 de 47 m2 qui borde un parc de 11 hectare de verdure, je sais très bien que ce n’est pas la même chose pour ceux qui vivent à plusieurs dans un studio.

Cette photo que je partage date de deux ans. Mais en la revoyant ce matin dans mon fil d’actualité, j’ai l’impression que c’était il y a une éternité. C’était le temps passé et qui ne reviendra plus, et le temps à venir nous invite à avancer vers l’inconnu. Je sais que nous sommes nombreux à savoir faire preuve de créativité et d’imagination. Et si nous devons vivre dans l’instant présent, anticiper pourrait nous permettre de nous relever plus aisément.

©Stéphane Lévêque – 21 mars 2020

Jour 5 – L'équinoxe

Jour 5

Le printemps est arrivé ce matin. C’est le temps des fleurs, et comme chantait Dalida, nous ignorons la peur et les lendemains auront un goût de miel. L’équinoxe ou l’instant où l’obscurité et la lumière sont à l’équilibre est un symbole fort. Le Yin et le Yang pourraient très bien résumer les instants que nous vivons actuellement. Comme disait également Démocrite, la parole étant l’ombre de l’action, chacun de nos actes sont mis en lumière. Les belles, tout comme les mauvaises actions seront contrastées. On peut ne regarder que le sombre, tout comme le lumineux, mais l’on peut prendre également du recul et regarder l’ensemble dans sa globalité.

Le printemps, nous le savons bien, que cette saison annonce le renouveau. Mais tout comme l’automne, c’est une saison de transition. C’est le passage de la saison sombre à la saison lumineuse, c’est a ce moment que Dame Nature se transforme et donne ainsi la vie.

C’est un secret de polichinelle, nous le savions que notre société était malade. Rongé par l’égoïsme, les maladies, la violence, les inégalités… Qui était réellement heureux dans notre société ? Nous savions que la plus grande peur, après celle de mourir, était celle de ne rien avoir. Notre société de consommation, avec son « Je consomme, donc je suis » était épuisé. Le réchauffement climatique était une réalité l’on savait, mais que prisonnier de notre confort, personne n’osait faire le premier pas. La nature se transforme, et puisque nous cohabitons avec la nature, nous sommes forcés à nous transformer.

Ce confinement, prends des airs de chrysalide. Nous étions chenilles, et là nous sommes dans nos cocons. Certes, tous les cocons ne se valent pas, mais nous n’avons pas le choix. C’est l’évolution qui veut cela, cela fait partie des règles essentielles de la vie. D’ici quelque temps, nous serons deviendrons papillons afin que nous puissions aller plus loin, mais également plus haut…

©Stéphane Lévêque – 20 mars 2020